Yeruldelgger

Ian MANOOK

Albin Michel, 2013



C'est clair, le prénom de ce flic est carrément imprononçable, et encore n'est-ce que le prénom, la totale étant Yeruldelgger Khaltar Guichyguinkhen, qui signifie tout de même "Cadeau d'abondance de la famille de la chienne au visage sale" ! Mais l'homme est policier en Mongolie et ses collègues s'appellent Oyun, Chuluum, Solongo, Shukbataar ou encore Gantulga, plutôt que Jean, Robert ou Gégé.

La vie de Yeruldelgger, c'est un peu la galère : l'homme est détruit par la perte de sa fille, flinguée pour avoir fait pression sur lui lors d'une de ses enquêtes ; sa femme est morte également et il est plus que mal vu par son ado de fille, Saraa. Alors, retrouver une petite fille enterrée vivante, après qu'on lui a brisé les os ne lui ajoute guère de baume au coeur. D'autant que le bilan mortuaire sera complété par deux Chinois émasculés, un troisième sodomisé et deux femmes mongoles tuées et décorées d'étoiles juives tailladées sur le corps.

La Mongolie n'est pas faite que des superbes paysages que l'on imagine. Le pays compte aussi d'horribles constructions laissées par les Russes, comme des égouts immenses où vivent près de cinq mille sans-abris. Les habitants ne sont plus que de fiers nomades, mais aussi des vieux pleins de la tristesse des steppes perdues ou encore des nazillons à la mongole, admirateurs d'Hitler.

La tradition est puissante : quand quelqu'un déterre le cadavre d'une petite fille, c'est à lui de la ramener vers le ciel, on n'entre pas dans une yourte sans adresser au propriétaire la formule traditionnelle, "tes chiens sont bien nourris", ou encore sans circuler par la gauche ! Intéressants, les rappels historiques, notamment ceux concernant Gengis Khan, auréolé chez nous d'une image de conquérant qui zappe cependant le million de morts, les deux mille mosquées de Perse et d'Iran démolies, comme les millions de livres détruits lors des conquêtes du tyran. Pas commode, le gars. Et pourtant, il n'aurait pas été de trop de rappeler un peu plus précisément ce contexte historique chargé, notamment le rôle des Russes et des Chinois, qui n'est souvent que rapidement évoqué, comme pour la suppression de cent mille moines de Mongolie.

Étonnants, les titres des chapitres, de "On commence par chercher la femme" à "Va récupérer tes bouts de Chinois". C'est plus pêchu que "Où l'on voit que le meurtrier...". Le roman a gagné quatorze prix, tout de même ! Et c'est vrai que le lecteur éprouve un vrai plaisir à dévorer ce polar rythmé qui se déroule dans un décor franchement original.

Yeruldelgger, un sacré bonhomme pleinement dans la tradition du flic paumé qui se redresse face à l'ennemi. Un type ronchon mais attachant, rude mais sensible. Un gars qu'on a envie de suivre. Tant mieux : deux tomes supplémentaires attendent encore le lecteur qui ferme celui-ci. Après les avoir terminés, on pourra peut-être ânonner son nom sans trop d'erreurs...

Marc Suquet

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