Rien ne se perd

Cloé MEHDI

Jigal, 2016



Voilà un polar qui n'en est finalement pas un, mais qui ne manquera pas de capter le lecteur.

Mattia, onze ans, a tout pour couler des jours tranquilles. Jugez-en vous-même : un père qui s'est pendu, une soeur qui prend la même voie, une mère pas bien solide et qui lui conseille de ne s'attacher à personne, un demi-frère qui se la pète, un tuteur assassin et sa copine elle aussi... suicidaire, sans oublier une vie dans la cité, le béton et la drogue. Un p'tit gars à coup sûr client fidèle des services sociaux et sur les pompes duquel tous les malheurs du monde... Mais si son portrait rapidement évoqué paraît ici un peu exagéré, il n'en est rien à la lecture du nouveau roman de Cloé Medhi.

Mattia, c'est un petit garçon attachant, qui se voudrait plutôt invisible. Mais quand il fait face au tag "Justice pour Saïd", mort pour s'être rebellé lors d'un contrôle d'identité, il ne comprend pas, d'autant plus que l'assassin, lui, reste libre. Devant tout ce mal-être, Mattia s'est créé une façade qui l'isole, mais qui le broie aussi, comme la nuit, lorsqu'il fait peur et que la chose s'installe sur son corps et l'empêche de respirer. L'école, c'est pas son truc parce qu'on te remplit la tête d'un savoir inutile. D'autres personnages intéressant dans le bouquin, comme Zé, son tuteur, un gars étrange. Un fondu de poésie qui ne jure que par Lamartine et qui oublie Mattia trop souvent à l'école.

Que de belles scènes sous la plume de l'auteur, comme celle de Mattia en visite, une des dernières sûrement, à son père hospitalisé. Son père, presque hors de la vie, tend la main à son fils qui par réflexe retire la sienne : pas de contact, non, surtout pas ! Une occasion ratée, de celle dont on ne peut se souvenir qu'âprement. Mais aussi des ressentis tripaux comme ceux de Gabrielle, la copine de Zé, qui ne peut que piocher du bonheur à droite ou à gauche pour s'extraire de la crasse qui l'entoure, ou encore ceux de Mattia lorsque sa mère lui avoue qu'il lui est impossible, à partir de maintenant, de vivre avec son fils.

J'ai aimé ce livre de Cloé Mehdi. C'est personnel, intense, remuant, attachant, avec parfois une belle intensité dramatique, le tout à travers les yeux de ce petit garçon. L'auteur se dit proche des personnages de ses romans, l'histoire racontée ne pouvant émouvoir le lecteur s'il ne s'attache pas en même temps au personnage. Ben... c'est gagné ! Pas très polar, certes, même si ces mecs étranges qui attendent Mattia à la sortie de l'école lui permettront de retendre la main à son père disparu par-dessus une police qui a oublié ses devoirs. Mais quelle belle force dans ce bouquin !

Marc Suquet

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