Jolly Jumper ne répond plus

Guillaume BOUZARD

Dargaud, 2017
Les Aventures de Lucky Luke d'après Morris, T. 2



Il en va des duos mythiques comme des couples les plus unis : le temps use et met en relief tantôt une belle complicité, tantôt l'irritation causée par les frottements du quotidien. Lucky Luke et Jolly Jumper ne font pas exception à la règle. Le blanc et blond destrier du cowboy le plus rapide de l'Ouest tire la tronche. Pourquoi ? Mystère. Et rien de ce que tente son vieil ami ne le déride. Ni changement de tenue (!), ni partie de pêche, ni même cavalcade nostalgique à la poursuite des ravisseurs de Ma Dalton. Rien. De quoi provoquer un vertige existentiel chez le plus égal d'humeur des héros du Far West ?

En parlant de vertige métaphysique, on est un peu saisi par cette gageure : faire rencontrer Bouzard, son sens de l'humour décalé et son trait burlesque, et le héros de Morris (71 ans cette année, excusez du peu). Et bien ça marche, et plutôt pas mal. Voir une des scènes d'entrée, où l'auteur disserte avec une joie manifeste sur la difficulté d'arrêter la brindille. Ou bien ce gag récurrent au long de l'album autour de la tenue du cowboy, qui tente l'inversion de couleur entre chemise et foulard, et que plus personne ne reconnaît de ce fait. Typique de l'auteur de la trilogie du mitroll, qui n'aime rien tant que mettre ses personnages dans l'embarras et les engluer dans des quiproquos improbables. Ici il se permet de rendre gentiment ridicule un des héros les plus droits du répertoire du neuvième art. Le résultat est un album léger et drôle sur cette référence ô combien classique de la BD, où il moque tendrement la petite tendance à la rigidité du héros tout en restant très fidèle à l'univers du tandem originel Morris-Goscinny. On y croise les Dalton dans leur pénitencier (c'est quasiment obligatoire) et d'autres (non, je ne dévoilerai rien !), venus faire un petit tour dans la farandole du souvenir. Paysages, mise en page, couleurs et personnages secondaires sont des hommages discrets et répétés à la série matricielle, de quoi satisfaire les aficionados du poor lonesome cowboy. De l'autre côté, gags, rebonds scénaristiques et revirements cocasses sont très personnels à l'auteur et raviront ses fans. Une rencontre réussie. Pari réussi !

Marion Godefroid-Richert

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