Sexy New York

Romain SLOCOMBE

Fayard, 2010
coll. Fayard Noir



"Ma situation personnelle est catastrophique... Ma situation amoureuse n'est pas brillante non plus..." (Gilbert Woodbrooke)

Londres, début septembre 2001. Depuis qu'il a divorcé de Naoko, la situation de Gilbert Woodbrooke n'a cessé de se détériorer (cf Lolita Complex). Il a dû quitter le West End et son agréable logis de Tavistock Crescent. Il est à présent exilé dans le Nord Est de Londres, en plein Londonistan, "parmi la foule basanée des immigrés du continent indien." Il travaille à Heathrow, "un aéroport de merde". "Quasiment un Macjob !" Membre de l'équipe de soute n° 4, il est le souffre-douleur des autres soutiers, plus particulièrement de Caffey, un petit Cockney qui semble avoir juré de rendre infernale chacune de ses journées. C'est alors que son cousin Angus vient lui réclamer le remboursement d'une ancienne dette. Il a quatre jours pour dégoter 5 000 livres. Mission impossible pour Gilbert Woodbrooke, qui se demande "combien de temps il lui reste à traîner cette existence misérable et jusqu'où ira la chute..." car, en plus, il vient de perdre son boulot...
Mais voici qu'une opportunité se présente à notre héros, viré, endetté, déprimé, aux abois. Il est engagé par Howard Harrold, producteur télé, afin de tourner un documentaire à New York sur le célèbre photographe Richard Kelp.
Gilbert Woodbrooke, photographe lui aussi, pourra du même coup assister au vernissage de sa première exposition personnelle dans une galerie chic de SoHo, vernissage auquel il n'avait même pas été convié...
Loin d'être fou de joie à l'idée de ce voyage inattendu et inespéré (voyage qui va lui permettre de rencontrer de nouveaux clients, vendre des photos, revoir son illustre confrère Richard KELP, "côtoyer" ses modèles, et enfin résoudre momentanément ses éternels problèmes d'argent) Gilbert Woodbrooke "éprouve une vague mais pénible angoisse qui lui susurre que les choses, à New York, ne seront sans doute pas aussi simples que ça..."
Il ne se trompe pas.

"Je me pose beaucoup de questions sur l'art." (Romain Slocombe)
"Les artistes n'ont pas besoin de tuer... Ils sont totalement, ou en grande partie, désinhibés. Je parle des vrais artistes..."
(p. 352)
"Les faits divers sont une mine pour l'imagination des artistes... et pour les investigateurs des tréfonds de l'âme humaine." (p. 95)

C'est en lisant Charlie Hebdo (n° 228 - 31 mars 2010) que j'ai découvert que Sexy New York, deuxième volet de L'Océan de la Fertilité, était enfin paru ! Il faut dire que les romans de Romain Slocombe sont rarement surexposés dans "les rayons policiers..." Un peu de sa faute, aussi ! Romain Slocombe n'écrit pas vraiment des polars.
Pourquoi "enfin paru ?" Parce que je suis fan de Romain Slocombe, absolument fan ! "J'aime bien décevoir les fans, s'il y en a ?", a déclaré Romain Slocombe, dans une interview récente.
Oui, des fans, il y en a ! J'en connais d'autres.
Quant à les décevoir...
Un roman de Romain Slocombe est toujours un événement. C'est toujours un immense plaisir de se replonger dans l'univers woodbrookien. Sexy New York est la sixième "aventure" de Gilbert Woodbrooke, "artiste raté, déclassé, déprimé, dévitalisé..." Enfin, c'est ainsi qu'il se considère. Notre photographe fétichiste est surtout un personnage un peu naïf. L'alter ego de l'auteur, comique, touchant, émouvant et ô combien gaffeur est le personnage central d'un roman à la fois sombre et complexe. Cet ouvrage à plusieurs niveaux - les lecteurs de Romain Slocombe y sont maintenant habitués - entraîne le lecteur dans  des intrigues qui semblent "différentes et éloignées" les unes des autres mais qui finissent bien sûr par toutes se rejoindre. Sachez qu'il est ici question du Dahlia Noir, du Hollywood des années 50, des attentats du World Trade Center - et de bien d'autres choses encore...
Fiction, événements réels et souvent tragiques - voire même autobiographiques - se mélangent dans ce récit dense, documenté, habile, ambitieux. On y croise des personnages hauts en couleur (personnages réels ou de fiction). Citons-en quelques uns : John Huston, Man Ray et son épouse, le docteur Hodel, Luz de Heredia, George Sanders (cher à l'auteur), le galeriste Julius B. Hacker, le photographe Richard Kelp (comprendre Richard Kern)...
Impressionnant !
Polar ? Roman noir ? Thriller politique ? Thriller artistique ? Ce "portrait au vitriol de la décadence de l'Occident", à la tonalité sombre, est tout simplement inclassable. C'est un "hommage au surréalisme et (un) rappel des vicissitudes dans l'industrie cinématographique hollywoodienne durant la guerre froide, au fil d'un ouvrage qui se veut une fable au sujet de l'art, de l'argent, de la politique et du crime..." (Sources, p. 541)
Sexy New York est un superbe roman (le meilleur ?) d'un très grand écrivain qui n'a sans doute pas fini de nous surprendre !...

Roque Le Gall

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