Bien connu des services de police

Dominique MANOTTI

Gallimard, 2010
coll. Série noire



"Les flics travaillent dans les poubelles du matin au soir, et ils font comme ils peuvent." (p. 38)

Panteuil, banlieue nord de Paris, été 2005.

Panteuil, son canal, ses friches, ses barres, ses squats en ruine surpeuplés de clandestins, ses deux camps de Manouches, son garage Vertu... où l'on ne fait pas que réparer des voitures... Et puis Panteuil, son commissariat et ses flics... Parmi eux, le jeune gardien de la paix stagiaire Sébastien Doche. Affecté au bureau des plaintes que dirige Gros Robert, policier chevronné mais également pontifiant, cynique et inefficace, le petit nouveau dont le souhait était de "retrouver une place à soi dans un groupe solidaire et dans un monde ordonné" doutera vite de l'utilité de sa fonction. Et ce ne sont pas les cow-boys de la BAC, flics le jour, voyous la nuit, qui pourraient lui faire changer d'avis...

Et pourtant, pourtant, à la tête du commissariat, il y a la commissaire Le Muir, surnommée La Muraille. L'ambitieuse commissaire Le Muir, la nouvelle coqueluche du ministère de l'Intérieur qui s'est donné pour mission de "travailler sur l'essentiel" : nettoyer Panteuil ! Tout en respectant - bien évidemment - les consignes qui sont de faire baisser les statistiques de la criminalité et d'augmenter celles des résultats... Pas évident d'autant plus que bavures policières à répétition et incendies de squats vont conduire à une situation explosive...

"Quand vous serez sur le terrain, souvenez-vous qu'on ne fait pas et qu'on n'a jamais fait de la police avec les droits de l'homme." (p. 65)

Elle écrit peu. Elle écrit bien. Aussi la sortie d'un livre de Dominique Manotti constitue-t-il toujours un évènement. J'avais beaucoup aimé les six premiers romans de cette historienne reconnue et militante très engagée. Je n'ai pas été déçu par ce septième opus qui nous ramène à l'été 2005 (les intrigues de Dominique Manotti sont toujours précisément datées). 2005 ? 2005 ? Ne serait-ce pas cette année-là qu'un ministre de l'Intérieur élaborait la politique du tout sécuritaire et, dans la foulée, les thèmes de sa future campagne présidentielle ? Mais si, rappelez-vous ! Il était alors question de banlieues et de Kärcher... A travers le quotidien et les multiples dérives d'un commissariat de banlieue parisienne, l'auteur nous ramène à cet été 2005. Panteuil, banlieue imaginaire. Encore que !... Panteuil au bord de l'implosion... Panteuil et ses flics qui appliquent "la nouvelle politique sécuritaire" prônée par le ministre... et par leur chef, la carriériste commissaire Le Muir. Sexisme, racisme, magouilles, infractions, dérapages, abus de pouvoir, peur et violence, le constat est plus que sombre. Peu importe, du moment que la consigne soit respectée. "La consigne est de faire vite, net, sans bavures." (p. 182)

Comme à son habitude, l'auteur mêle faits réels et fiction dans ce roman très documenté. Elle base son intrigue sur le récit des histoires individuelles de ses personnages qui finissent par se croiser. Le rythme soutenu, porté par un style sec, ajoute de la tension à une histoire noire, implacable, sans concession. Dans ce roman militant et remarquablement maîtrisé, l'auteur s'efforce d'éviter tout manichéisme. Elle raconte. Elle ne juge pas. Elle ne dénonce pas : "Mon objectif avec ce livre n'était pas pas un procès de la police. Je ne dénonce pas, je n'ai pas un discours idéologique. Moi, j'essaie de monter. De monter du concret, notamment la souffrance, qui est aussi celle des flics. Je fais du roman, social certes, mais du roman..." (propos recueillis par Sabrina Champenois, Libération)

Dominique Manotti que l'on compare volontiers à Pelecanos et à Ellroy (comparaison qu'elle trouve "à la fois très flatteuse, et très embarrassante" - cf entretien avec l'excellent intervieweur Christophe Dupuis dans L'Ours polar n° 17) fait partie des auteurs qui comptent et ce dernier roman est du très grand Manotti...

Roque Le Gall

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