La Douane volante

François PLACE

Gallimard Jeunesse, 2010



"On est où ici, Gwen ? Chez les morts ?
? Je ne pense pas, Yvon...
? On est où, alors ? Chez les fous ?" (page 115)  

Bretagne, 1914.
Alors que la guerre menace, Gwen, quatorze ans, petit et souffreteux, "les épaules guère plus larges que celles d'une sardine", a été engagé comme mousse par sa mère sur le Jamais content. Il revient à moitié mort de cette première campagne de pêche. Le vieux Braz, le rebouteux aveugle, le ramène à la vie et le prend à son service. Peu de temps après, Braz "fait ses bagages pour le grand voyage." Il lègue sa maison et ses quelques biens à Gwen, devenu la risée du village, le bouc-émissaire, le souffre douleur. Gwen à la "constitution branlante" que tout le monde surnomme à présent "Gwen le Tousseux, le pou du rebouteux !"
Un jour, il est agressé par deux gaillards, le grand Loïc Kermeur et Yvon le Rouquin. Non contents de le tabasser, ils lui dérobent sa montre, héritage du vieux Braz. Pris de vertiges, Gwen rentre péniblement chez lui, s'allonge et finit par s'endormir...
Il est réveillé par une charrette qui manoeuvre dans la cour. Une charrette noire. L'Ankou ! Après un long, long, très long voyage, il se retrouve ? mort ? vivant ? ? sur une plage, à la merci d'étranges personnages, les membres de la douane volante. Etranges personnages qui dirigent d'une main de fer un pays tout aussi étrange...
Gwen le Tousseux, Gwen l'Egaré, dépassé par les événements, ne comprend pas trop ce qui lui arrive. Il a simplement conscience d'être entré dans un pays mystérieux comme on tombe dans un piège, "conduit par cette maudite charrette noire..." Il a conscience d'être tout au fond d'une nasse dont il ne devine ni l'entrée ni la sortie... Gwen ne se doute pas encore qu'il va vivre des aventures périlleuses et extraordinaires...

"Personne ne sort d'ici, Gwen. Personne... Le port, les vaisseaux, les chemins, les canaux : tout est gardé. La douane est partout..." (page 102)

Mes proches m'offrent souvent des livres... Des livres de toutes sortes : philosophie, poésie, essais, romans, pas forcément noirs ni policiers... Généralement, "ils tombent juste" et j'apprécie leur choix. Aussi n'ai-je pas été surpris quand "on" m'a offert récemment La Douane volante de François Place. "On" m'a expliqué que c'était un livre jeunesse ? aucun problème, je suis un jeune grand-père ! ? et qu'Anna Gavalda en avait dit le plus grand bien dans le magazine Elle, dont, je le confesse, je ne suis pas un lecteur assidu. "On" m'a également expliqué que c'était un premier roman, mais que l'auteur, François Place, était un illustrateur de talent, "un immense auteur avec plein de prix et de chefs-d'oeuvre dans sa musette." (Anna Gavalda)
Première impression plus que favorable : une très belle couverture qui se révèle être également un très bon "résumé" du roman. Et j'ai commencé ma lecture... J'ai immédiatement été frappé par la beauté de la langue, sa richesse. Un vrai bonheur ! J'ai également été impressionné par le travail de documentation fourni par l'auteur.

Dès les premières pages, je me suis passionné pour l'histoire du jeune Gwen, né sous une mauvaise étoile, condamné à errer d'absurdité en catastrophe. De sa Bretagne réelle, il m'a entraîné jusqu'au territoire des Douze Provinces, un plat pays inconnu et hostile avec ses canaux et ses marais. Un territoire qui ressemble fort à la Hollande... Oui, mais une Hollande "ancienne", proche de celle du XVIIe siècle ! Une Hollande dominée par les membres de l'impitoyable douane volante... "By the way", comme on ne dit pas en Hollande, si l'on en croit l'auteur, ce roman tire son origine des tableaux ? l'un plus particulièrement ? ? du peintre flamand Jan Van Goyen.

Comme Gwen, le touchant traîne-misère, exploité, humilié, mais à la volonté farouche, j'ai vécu ? le temps de la lecture, et même bien après ? "hors du monde". Il m'a fait découvrir les terribles Jardins de Fer, le non moins terrible ponton, le Château des Poux, la mer des Krakens... Avec lui, j'ai rencontré des personnages bons, des personnages méchants, d'autres "bons et méchants" à la fois... Bref, des personnages vrais, "attachants", tous superbement bien campés. Citons rapidement Jorn, le redoutable officier de la douane volante, Jorn le cynique aux multiples facettes. Son amie, la douce Silde. "Les trois vieux sages" : tout d'abord le vieux Braz, l'initiateur, celui qui transmettra son "fluide" au jeune Gwen. Puis Nez-de-Cuir, brave homme et bon chirurgien. Enfin Abraham Sternis, le professeur qui empêchera Gwen de perdre son âme... Citons encore le colosse Ignaas, les deux "pays", Yvon le Rouquin et le grand Loïc Kermeur... J'allais presque oublier un personnage important : Daer ! Daer le pibil siffleur. Un formidable oiseau, un drôle d'oiseau aussi teigneux qu'attachant. Un oiseau qui parle latin et jure en breton ! Daer "le compagnon, l'aide et le témoin" de l'ascension sociale de Gwen...

Est-il vraiment nécessaire de dire que j'ai beaucoup aimé ce roman riche, foisonnant, inventif, original, poétique, universel ? J'ai été totalement emporté par cette "fresque magnifique, entre roman fantastique et récit initiatique". Ce roman jeunesse ? qui s'adresse à tous ! ? est une totale réussite et François Place est un très grand conteur.

Roque Le Gall

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