Il faut buter les patates

Gérard ALLE

Baleine, 2000
coll. Ultimes



"Décidément, c'était un pays noir. Mais par pour tout le monde. C'était un pays de rêve pour les patrons, qui se frottaient les mains." (page 49)

Michel Le Provost, trente deux ans, incarcéré depuis un mois, raconte son histoire...
Il est fils de fermiers indépendants de Centre Bretagne qui ont fait faillite. "Trop petits", ils n'ont pu résister à la première crise du porc. Michel est cependant bien décidé a se battre. Il pense pouvoir s'en sortir à condition de jumeler son exploitation à celle de son voisin et ami, Yves, qui va bientôt prendre sa retraite. Mais il va se heurter à "la Coopé", à son omni-président Raymond Cloarec, gros propriétaire, maire du village, espèce de potentat local qui tient le pays sous sa coupe. Raymond Cloarec est bien décidé à installer l'un de ses neveux, Hervé, dans la ferme d'Yves. Hervé qui bien malgré lui sera à l'origine du drame et des ennuis de Michel. Avec l'aide de son ami Joël, "ancien légionnaire ou mercenaire, quelque chose comme ça", de quelques "Babacoules" et d'une poignée de mécontents, Michel va pendre la tête du Front de Libération du Ploukistan et commencer une guérilla sans merci contre la mafia de l'agroalimentaire.
Mais le combat semble inégal...

"Le roman noir permet de focaliser sur un problème de société." (Gérard Alle)

J'ai découvert Gérard Alle, il y a déjà longtemps, en lisant Babel Ouest, une courte enquête du Poulpe, "mais très dense". C'était la première (et la dernière) aventure de Gabriel Lecouvreur a être présentée en version bilingue français-breton. J'ai poursuivi par la lecture de Il faut buter les patates. J'avais bien aimé... Je viens de relire ce "polar fermier" et... j'aime toujours autant !
C'est qu'il s'y connaît en ruralité, le Gégé ! Et pas qu'en ruralité !  Il est expert dans de nombreux domaines. Nouvelliste, romancier, auteur de livres documentaires, ce touche-à-tout de talent (et encore je ne cite pas les différents métiers qu'il a exercés) n'a pas fini de nous étonner...
L'intrigue tragico-comique du roman est relativement simple mais rondement menée. Quant aux personnages, ils sont plus vrais que nature. Michel, le personnage central, essaie de faire de son mieux, mais Michel "c'est plutôt le mec qu'a pas de bol !" (page 88)
Raymond Cloarec, qui règne sans partage sur "SA" commune depuis cinq mandats, qui a à sa botte la presse et les notables, symbolise à lui tout seul les nouveaux maîtres de l'agro-alimentaire, rapaces, cyniques, impitoyables, sans scrupules, trafiquants et pollueurs qui n'ont qu'une seule ambition : faire du fric !
Ma préférence va à Joël, le colosse, écolo à sa manière, qui "se bat pour rester vivant... pour ne pas être réduit à l'état de carpette..."
Et que dire de Céline Dion ! Céline Dion ! Eh oui, elle apparaît en "guest star" dans le roman. Céline Dion qui a un point commun avec Joël et qui semble quelqu'un de très sympathique. C'est d'ailleurs bien la première fois que je trouve Céline Dion sympathique...
Et si on parlait un peu de l'écriture de Gérard Alle ?  J'aime beaucoup son style. (Lisez donc la Trilogie Lancelot fils de salaud !). Je vous recommande plus particulièrement les pages 131 et 132. Et puis toujours chez Gérard Alle des dialogues savoureux, des formules choc, des fulgurances alléennes :
"Que reste-t-il du pays de Michel ?... Certains se retournent sur ses chemins, cherchant des réponses dans les yeux des anciens." (page 21)
"Roi du cochon et roi du poulet, main dans la main, groin contre bec." (page 150)
Ce roman épique et baroque, sombre et désopilant à la fois, n'a absolument pas vieilli. Le sujet, sensible, est plus que jamais d'actualité. Cette dénonciation de la mafia de l'agro-alimentaire est l'oeuvre d'un rebelle et d'un militant !...
Un rebelle et un militant qui ne manque pas de talent !


Roque Le Gall

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