Il faut buter les patates

Gérard ALLE

Baleine, 2000
coll. Ultimes



Le fils du roi du cochon, Tristan Cloarec, se marie avec la fille du roi du poulet, Karine Bourgeois. En fin de soirée, un hangar est incendié. Le premier acte de terrorisme du FLP, le Front de libération du Ploukistan, en guerre contre le lobby régional de l'agro-alimentaire.

On ne cherchera pas dans le bouquin de Gérard Alle une enquête titillante, au suspense écrasant. Pas de Maigret, de "Bon Dieu mais c'est bien sûr" ou encore de poursuite fracassante dans les rues de L.A. Comme l'annonce la première page, il s'agit là d'un polar fermier, d'une enquête sociale et champêtre dont la qualité réside en grande partie dans la description d'un milieu. Et c'est son fort, à Gérard Alle : hors des romans, l'auteur réalise des documentaires basés sur des rencontres et témoignages. La campagne décrite ici n'est pas franchement drôle : inondations, chômage et champs abandonnés font partie du paysage.

On trouve dans ce roman des personnages bien campés comme l'Acteur, avec une majuscule, bien sûr, qui se la pète grave devant les bouseux, ou encore Raymond Cloarec, maire depuis cinq mandats, propriétaire du plus gros élevage de porcs du canton, mais aussi de la coopé, le plus gros employeur du coin. Face à eux, des petits paysans à l'avenir bien sombre, comme les parents de Michel,  pour lesquels la première crise du porc a sonné la fin : maison en ruine, banque qui refuse de prêter... Des paysans nostalgiques du temps où les vaches avaient un nom et pas un numéro et où "le monde se faisait au comptoir de l'estaminet". C'est le combat de la mafia productiviste contre le petit agriculteur. Un David contre Goliath, version champêtre.

Coté David, on pourrait se croire en présence de vrais losers : on enlève le baron du porc en voiturette sans permis, on utilise des cagoules sous lesquelles le premier passant vous reconnaît, on boit du rouge étoilé à l'heure de l'apéro, un truc genre Père Joseph qui laisse sur le palais un goût délicat qu'on ne saurait dénicher ailleurs ! Autant dire que l'on est loin de Quantum of solace ! Mais ils sont plutôt sains, ces gars-là, qui refusent le productivisme agricole ou la magouille de gros éleveurs possédant plus de 1000 truies dans une exploitation dans laquelle seules 620 sont autorisées. Des opposants qui se retrouvent dans une vraie communauté de babos à Ker Belen, où que ça sent la crotte de chèvre, le "Gardarem lou Larzac" dans toutes les roulottes et l'omelette aux champignons pas que parisiens. A leur tête, Bonbon le baba, un cool de cool comme on se l'imagine avec plaisir.

Le début du livre est assez lent, mais met bien en place le décor. Puis le rythme s'ccélère : incendie de grange, torture du roi du cochon (dans sa version champêtre : immersion dans un océan de purin), assassinat d'opposant (version champêtre également : par écrasement dans une trémie à grains et transformation en granulé pour cochon : faudrait en parler à Son Altesse Sérénissime).

Le ton est fort loin du politiquement correct : on retrouve ainsi la célèbre (mais peut être pas la plus subtile) réaction de Cocteau envers un admirateur béat qui susurre  "Un ange passe", l'écrivain répliquant "Qu'on l'encule !" L'auteur nous livre également un scoop, suggérant que Céline Dion "pue des arpions" !

Gérard Alle est un fin connaisseur de la Bretagne : il sait que le passage d'un bagad ne peut que provoquer une vraie "érection pileuse" : Brestois, nous confirmons cette information d'anatomie locale, par un comportement pileux très particulier chez les indigènes et autres touristes assistant à la descente de deux cents sonneurs au printemps dans la rue Jean Jaurès! Mais Gérard Alle est aussi un militant qui connaît et dénonce les travers de la mafia productiviste : grippe aviaire, farines animales, revente de poulets à la dioxine... Des questions qui résonnent encore dans nos cerveaux de consommateurs : l'angoisse de la grippe hivernale est proche. Un José Bové du polar, puisqu'on vous le dit !

J'ai bien aimé ces querelles de clocher entre éleveurs et écolos. Ce polar à la Don Camillo et Peppone est court, se lit facilement et avec plaisir.

Mais voilà, il me semblait que c'était plutôt les poireaux que l'on buttait dans la version jardinière du verbe. Et bien non, les patates aussi :

http://www.eco-bio.info/forum/upload/topic/1924-mes-amies-les-patates/
http://www.aujardin.org/dois-butter-mes-pommes-terre-t38786.html

Marc Suquet

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