L'Ombre en fuite

Richard POWERS

Cherche-Midi, 2009
coll. Lot 49



Adie, une jeune plasticienne, est contrainte par manque de confiance en elle d'abandonner toute ambition artistique pour se consacrer exclusivement à des travaux alimentaires dans la publicité et l'édition. La chance tourne pourtant un beau jour quand un ancien amant la contacte pour lui proposer de participer à un projet révolutionnaire : la création de la chambre de réalité virtuelle ultime qui permettra d'entrer littéralement dans une ?uvre d'art. Intriguée, sans grand-chose à perdre, elle accepte et découvre le monde des programmeurs, dont elle ne se faisait qu'une idée caricaturale et pleine d'a priori (mais pas si éloignée de la vérité, finalement). Peu à peu, elle se fond dans cette masse de technophiles blafards et se passionne pour l'élaboration de la "Caverne" ce système d'immersion 3D à la dénomination transparente qui donne aussi à ce roman son thème central. Avec ses collègues geeks, elle plonge de plus en plus dans le virtuel, en une vaine tentative de recréer la réalité n'aboutissant en fin de compte qu'à une illusion.

Au même moment, Taimur Martin, un Américain professeur d'anglais à Beyrouth est pris en otage par des terroristes islamistes. Privé pendant des mois (des années !) de tout contact avec l'extérieur, il s'efforce pour ne pas sombrer dans la folie de s'inventer un monde plus riche que ne l'est sa cellule envahie par les moisissures et les cafards. Il imagine ainsi que les murs blancs de la chambre où il est enfermé se tapissent d'étagères remplies de livres, dans lesquels il peut puiser à loisir. Il tient aussi de longues conversations avec sa femme, avec qui, ironie du sort, ses relations battaient pourtant de l'aile avant son enlèvement.

On le voit, le lien entre ces deux trames narratives, au départ très dissemblables, se fait petit à petit, à mesure que l'auteur développe sa réflexion, tant dickienne que platonicienne, sur ce qui est réel et ne l'est pas, en insistant sur l'importance de l'imagination à une époque où l'artificiel prend le pas sur l'essentiel. En passant en revue tous les dispositifs d'immersion conçus par l'homme, de Lascaux à cet "Avatar" avant l'heure, mais poussé à l'extrême, Richard Powers livre aussi un vibrant hommage à ce que l'on a fait de mieux en la matière : la littérature.

L'Ombre en fuite est un roman passionnant par ses idées, poétique dans ses descriptions d'univers fantasmés, poignant dans sa description des conditions de vie d'un otage au Liban (par contraste avec la vacuité de l'existence des programmeurs de la "Caverne"). C'est aussi, Lot 49 oblige, une formidable leçon d'écriture et de traduction.

À noter enfin que, s'il s'agit ici bel et bien de littérature "blanche", le lecteur de science-fiction pourra tout de même y trouver son compte, notamment grâce aux expériences de pensée menées par l'auteur, qui n'ont rien de prospectif, mais sont l'essence même de la SF (dixit le chroniqueur cherchant par tous les moyens à intégrer ce roman dans la sélection de l'asso).

Louis Hervé

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