La cité des jarres

Arnaldur INDRIDASON

Points Policier, 2006
327 pages. 7 euros



Le commissaire Erlendur Sveinsson a une vie sinistre, vue de l'extérieur. Divorcé depuis des décennies, il n'a pas vu grandir ses deux enfants. Son fils ne lui parle plus, sa fille est droguée, violente et agressive. Pour couronner le tout elle est enceinte. Sa vie professionnelle est également une curieuse partie de plaisir. Un cadavre retrouvé avec une note sibylline à son côté le met sur la piste d'odieux individus, violeurs et fiers de l'être ; et également d'une dynastie de petites filles décédant de tumeurs cérébrales malignes, jetant leurs familles dans un désespoir abyssal. Lors des autopsies, dans un passé pas si lointain, les organes étaient collectés et stockés dans des salles particulières au sein des universités de médecine et des morgues, qu'on nommait cité des jarres. En suivant la piste de l'un de ces bocaux de formol, vers quelle localisation improbable Erlendur va-t-il se diriger pour trouver les pièces d'un nouveau puzzle morbide servant de toile de fond au naufrage lent qu'est son existence ?

Pour les amateurs de polar venu du froid, point n'est besoin de présenter Arnaldur Indridason. La deuxième enquête de son héros dépressif a été unanimement saluée par la critique comme une révélation (La femme en vert). Ce roman-ci (qui le précède) a pour sa part été porté à l'écran en 2009, et publié d'abord en 2000 (oui, je sais, pas très récent mais il vaut le coup qu'on en parle). On y retrouve ce qui fera la trame des récits ultérieurs de l'islandais : déliquescence sociale de son pays, violence qui s'exerce surtout sur les plus faibles, obsession autour de la disparition, solitude et mal de vivre. Pas une once d'humour ici pour alléger l'atmosphère, au mieux sinistre, parfois glauque, au pire désespérée. Rien à se mettre sous la dent pour se rasséréner pour le lecteur en mal de jovialité. Mais pour les amoureux du noir, un régal de subtilité analytique et de soif de rédemption. Arnaldur Indridason se distingue par son humanisme profond, il ne laisse jamais tomber ses victimes, qui ne le sont jamais à cent pour cent. La dignité, voilà ce qui reste aux êtres tombés à terre de qualité, ceux dont on aime à entendre parler. Le panache de Cyrano et la verve de Raymond Chandler, on obtient cet étrange résultat de la grande île du nord, pas si lointaine que nous connaissons pourtant si mal.

Marion Godefroid-Richert

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