Terre neuvas

Christophe CHABOUTÉ

Vents d'Ouest, 2009
120 pages. 17 euros



La goélette La Marie Jeanne quitte la France le 26 février 1913 en direction des bancs de Terre neuve. Le 3 avril, les pêcheurs mettent leurs doris à l'eau et entament la pêche à la morue. Mais on trouve bientôt le second, Léon, mort dans sa bannette, un couteau planté dans le dos ! Léon ne sera que le premier.

Pendant plus de 5 siècles, la pêche à la morue a tenu une place capitale dans l'économie des régions côtières. Mais également loin des lieux de pêche, la morue séchée ou salée se conservant très longtemps. Les conditions de vie à bord des morutiers sont dures mais les candidats sont pourtant nombreux qui souhaitent échapper à la misère.

Chabouté décrit parfaitement ce milieu : la mer et les hommes sont rudes, très rudes. Avec la viande de cheval avariée ou les 50 000 bulots qui pourrissent sur le pont du bateau avant de servir d'appât, on est bien loin d'un confort bourgeois. L'auteur montre la violence régnant entre les hommes, prisonniers sur leur bateau pour quelques mois : du mousse giflé sans raison, comme cela çà lui en fait une d'avance, à "la sole" que l'on appelle ainsi car un coup de rame mal placé lui a aplati le nez lors d'une bagarre ! Quant aux conditions de vie : on se pisse sur les mains pour nettoyer les plaies et la toilette, c'est toutes les six semaines quand on retourne ses sous vêtements ! Pas étonnant que les terre-neuvas soient tour à tour galériens, forçats ou encore bagnards. La dureté du milieu est représentée par un dessin N et B, simple et sans fioritures, illustrant un monde qui n'en comporte guère.

On découvre dans cet album des "gueules", comme celle du capitaine qui boit quand la morue n'est pas au rendez vous mais qui frappe le mousse quand il n'a plus rien à boire ou encore, comme celle du Père Mathu, le plus ancien à la longue barbe. Et puis il y a les expressions, celles du capitaine hurlant ses ordres, mais aussi celle de l'angoisse que l'on lit sur les visages lors de la découverte des cadavres, renforcée par l'absence de paroles.

L'ouvrage témoigne d'un beau travail de documentation : depuis les techniques utilisées comme celle de la pêche à la ligne à bord des doris ou de la préparation des morues sur le pont du bateau, aux expressions hautes en couleurs, comme "promener les parisiens" qui se dit des équipages de doris perdus dans la brume et qui tournent en rond pour retrouver le bateau, ou comme "débanquer" qui s'utilise lorsque l'on quitte les bancs de Terre Neuve.

De cadavre en cadavre, on sent la tension monter progressivement à bord de la Marie Jeanne, pour déboucher sur la révélation finale. Le lecteur est entraîné dans ce drame de la mer.

Un très bon "one shot" tant pour un suspense de huit clos dans un milieu hostile que pour le dessin.

Marc Suquet

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