Grasse carcasse

Manu LARCENET

Dargaud, 2009
Blast, tome 1
204 pages, 22 euros



Polza Mancini, 38 ans, obèse, sociopathe, est détenu par des policiers dans un commissariat dont l'histoire ne donne pas la localisation. On est en France. Polza se déteste depuis très longtemps. On saura juste qu'il est là parce qu'il a maltraité (manifestement quasiment jusqu'à l'assassinat) une certaine Carole, et que les enquêteurs veulent prendre le temps d'avoir de beaux aveux signés et non contestés par leur auteur. Ils vont donc écouter la confession autobiographique in extenso du protagoniste principal de ces pages plutôt noires. Elles vont nous mener de par des sentiers peu battus jusque vers l'île de Pâques, laquelle on n 'a pas encore atteint à la fin de ce premier tome.

Pour les lecteurs assidus du blog du dessinateur auteur de cet ouvrage, il y avait eu quelques planches distillées ça et là au cours de l'année qui vient de s'écouler, qui avaient mises en appétit les amateurs de cette veine très sombre qu'il a développée plus chez Les rêveurs de runes que chez Dargaud ou Fluide Glacial. On retrouve au fil du récit des dessins noirs, au crayonné très présent, aux ombres délicates estompées, au lavis travaillé. Des dégradés de gris qui le placent pourtant dans une noirceur lumineuse, jamais très loin d'une certaine forme d'espoir. Le héros du récit n'en est pas un, qui ne fait aucun effort pour se rendre aimable, qui recherche une forme ultime d'illumination qu'il a vécue une fois, le blast. C'est un moment de grâce où son corps s'affranchit de ses limites charnelles, où tout redevient possible, un nouveau départ, l'abandon du fardeau d'une existence plombée par le malheur intime. Ce moment est symbolisé par l'apparition dans les cases d'un moai, une de ces énigmatiques statues géantes de l'île de Pâques. On aime ou pas la poésie qui se dégage des pages, mais il faut passer par dessus une misanthropie revendiquée qui pourra gêner les néo-pratiquants de ML. Le récit est dur, les rencontres de Polza avec ses contemporains sont souvent fortuites, et souvent surprenantes, surtout pour le lecteur. Car il est assez perplexo-gène de voir à quel point les compagnons momentanés de route du colosse en mal-être sont des personnes d'exception auxquelles il s'applique systématiquement à tourner le dos. L'employé des pompes funèbres si humain, le môme de banlieue qui lui apprend la politesse à coup de trique et la générosité gratuite à coup de portable, Bojan le poète bûcheron, etc. C'est toute la malice de l'auteur que d'esquisser ces personnages très attachants auxquels son double de papier refuse justement de s'attacher. C'est ce qui permet aussi de ne pas croire une seule seconde que l'auteur soit vraiment la mauvaise bête qu'il décrit. Il y a trop de tendresse qui s'échappe à son insu du récit. On retrouve (en parenté libre) ce qui a fait et fait encore la puissance de la trilogie marseillaise de JC Izzio et le magnétisme de Fabio Montale, son désespoir et son humanité. Moins abscons que Ex-abrupto (que j'avais trouvé bluffant graphiquement mais auquel j'avoue que je n'avais quasiment rien compris) tout en étant aussi exigeant sur le plan du dessin, on peut avouer sans complexe qu'on attend la suite avec impatience.

Marion Godefroid-Richert

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