Choke

Chuck PALAHNIUK

Gallimard, 2005
383 pages. 7 euros



Un nouveau pamphlet nihiliste du plus tordu des auteurs néo-beat de ce nouveau millénaire, voilà pour planter une étiquette sur le dos de l'oeuvre. Soit Victor Mancini, laquais dans un village reconstitutif de la vie aux Etats-Unis en 1734. Ce jeune homme tout sauf prometteur a plusieurs cordes à son arc : il est sexoolique (c'est à dire forniqueur compulsif) et également artiste performeur. Il passe ses soirées à faire semblant de s'étouffer avec de la nourriture dans tous les restaurants de la ville afin de permettre à monsieur ou madame tout-le-monde de devenir le héros de sa propre vie. Accessoirement ça lui permet de maintenir ses finances à flot en soutirant allègrement à ses sauveurs quelques billets qui rejoignent le gouffre sans fond de ses dépenses. L'établissement qui accueille sa mère démente est en effet le motif d'un budget élyséen. Victor doit cependant se complier à cette mascarade pour le bien de l'humanité autant que pour la sauvegarde de sa maman, quand bien même cette dernière lui a concocté une petite enfance unique dans les annales de la maltraitance parentale. On en vient à souhaiter assez rapidement que le jeune homme va se décoincer un jour de la quatrième étape sur la voie de la guérison de sa dépendance au sexe, tellement sa vie flirte sauvagement avec la folie furieuse.

Un bon premier avertissement à donner avant d'ouvrir le livre, c'est d'éviter de le faire à un moment où vous attaquez votre quatre-heures. La description très réaliste que Chuck P. fait de l'univers sensoriel de son pauvre héros suffit au bout de trois pages à tourner sur le gésier de n'importe quelle personne ayant une imagination olfactive un tant soit peu développée! Un deuxième avertissement, et non des moindres, c'est d'éviter d'offrir la chose à votre petit neveu de dix ans pour rentrer dans la thématique "tiens mon chéri, ça c'est un livre que tata a découvert grâce à son club de lecteurs". Il devrait y avoir un petit logo à apposer sur les couvertures de livre comme il y a des catégories pour les films. Là on mettrait volontiers un petit rond rouge barré sur un 16, si ce n'est un 18. On peut très clairement classer le récit dans la catégorie "contient des paroles explicites". Et en fait, au sortir de la narration des incroyables journées de la vie de Victor Mancini, ce n'est pas tant la grande crudité de toutes les situations sexuelles dans lesquelles il s'emmêle qui sont gênantes que le désespoir abyssal dans lequel il se débat ou bien se vautre selon les moments. Et quand je dis gênantes, je pourrais tout aussi bien dire abasourdissantes, voire dérangeantes. On entre dans l'univers de CP en prenant garde à soi, tel le beau militaire de Carmen. On en ressort rarement indemne. Une grande leçon de morale torturée, entre Charles Bukowski et Jack Kerouac saupoudré d'Anaïs Nin. Un refus du diktat social poussé jusqu'à l'irruption de l'absurde comme démonstration de l'existence indispensable de la marginalité. Et quand Victor se prend pour Jésus, c'est pour atteindre un comique grimaçant qui trouve un écho moins grinçant avec L'agneau de Christopher Moore, contemporain de Chuck qui porte un regard un peu moins désespéré mais tout aussi peu complaisant sur notre monde. Enfin vous aurez été prévenus, ce livre n'est pas à mettre entre toutes les mains, même si salutaire et original en diable et en majesté.

Marion Godefroid-Richert

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