Trompe la mort

Alexandre CLERISSE

Dargaud, 2009
64 pages. 14 euros



Un vieux monsieur un peu bourru, dur de la feuille, ravi par sa petite-fille et navré par ses contemporains, qui attend de mourir sans se presser mais sans rechigner non plus. Une demoiselle aux multiples piercings, de nez et d'oreille comme de collant d'ailleurs, avec plein d'idées généreuses et alternatives et une belle volonté, très convaincue d'avoir tout compris à la vie comme on peut l'être à vingt ans. Un maire très plein d'ambition personnelle et un peu moins de dévouement à ses administrés. Et toute une clique de gens qui tournent plus loin autour du clairon du jeune appelé de 1939, disparu un jour de juin (le clairon on ne sait où et le soldat en Allemagne).

Voilà une histoire que nous avons quasiment tous entendu sous des formes diverses, trentenaires qui avons eu la chance de voir revenir sauf un aïeul échappé par miracle à cette atroce moulinette à jeunes gens que fut la "grande guerre". Pour peu que le grand-père n'aie pas sombré dans un mutisme inébranlable, il aura versé pour beaucoup d'entre nous dans un radotage dont on a peine à comprendre, à dix ou vingt ans, ce qu'il recouvre d'énorme traumatisme. Alexandre Clérisse a choisi de faire de cette histoire personnelle d'il y a plus d'un demi-siècle maintenant une histoire d'aujourd'hui. Certaines choses changent, d'autres pas. Les femmes d'aujourd'hui se lancent dans l'aventure avec des petits trous partout qui symbolisent une certaine emprise sur leur destin. Elles chérissent toujours leurs vieilles têtes de bois par contre, et sortent leurs griffes pour les protéger d'un millénaire qui ne leur fait pas beaucoup de place si ce n'est pour les ériger avant l'heure en monolithes célébratifs du sacrifice patriotique. Et le vieux Marcel fait un papi ronchon parfait, acheteur de raclettes pour douze et de gourmandises sucrées pour une petite-fille qu'il ne voit pas grandir. On se laisse attendrir et révolter au fil des pages de ce récit très humain, suivant les péripéties de 2008 ou de 1939. Le dessin très naïf fait une petite coque tendre à cette noix un peu amère, un peu rassie qui fleure le "verbe d'antan". Une jolie réussite et un joli hommage.

Marion Godefroid-Richert

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