Chasseurs de têtes

Jo NESBO

Gallimard, 2009
309 pages. 17 euros



Roger Brown est un parvenu. Elevé à la force du poignet dans la hiérarchie sociale il a tous les attributs de la réussite : une maison splendide, une femme qui ne l'est pas moins et qui va bien dedans, un métier prestigieux qui lui permet de s'immiscer dans les coulisses du plus haut pouvoir financier, administratif, politique même : il est chasseur de têtes. Soit un recruteur de haut vol, le meilleur d'Oslo (c'est lui-même qui le dit). Mais toute médaille a son revers et cet orfèvre de l'interrogatoire en neuf points utilisé par les détectives du FBI a des besoins financiers qui lui font tutoyer la banqueroute plus souvent qu'à son tour. Il a donc mis au point une combine efficace et discrète pour subvenir à ses énormes besoins : il trafique des oeuvres d'art, qu'il vole chez ses candidats auxquels il soutire de manière indolore tous les renseignements nécessaires lors de ses entretiens de pré-embauche. Un beau jour arrive sur un plateau la proie de rêve. Non seulement Clas Greve est l'homme qu'il faut pour un poste somptueusement rémunéré qui apportera un confortable pourcentage à Roger, mais en plus il est propriétaire d'un des plus célèbres tableaux de Rubens, perdu depuis la deuxième guerre mondiale. De quoi doublement renflouer et pérenniser la santé financière de ce maxi-brûleur de chandelle. Hélas, dans la vraie vie tout ne se passe pas toujours comme prévu. Roger va apprendre à ses dépends qu'il n'est pas le seul norvégien à savoir tricoter des combines compliquées pour arriver à ses fins.

On sort du polar du nord dépressif. Ce récit d'une totale amoralité est parfaitement réjouissant, emprunt d'un humour forgé à l'acide et trempé au vitriol. Le héros qui est loin d'un exemple de vertu montrable aux enfants en prend plein sa musette. Sorti tout droit de la fange, fils d'un alcoolique violent qui lui a peu ou prou interdit dans sa prime jeunesse de sortir de sa condition de miséreux, le recruteur tricoté main se retrouve trompé, humilié, chassé, recouvert même littéralement à un moment de merde des pieds à la tête. L'auteur jubile à maltraiter ignominieusement son héros et fait très plaisir à ses lecteurs en lui laissant entrevoir l'enfer pour mieux finalement le faire rebondir. Au fil de péripéties fort désagréables même pour un homme avec un ego moins surdimensionné que celui de Roger Brown, des abîmes de noirceur s'ouvrent sous les pas des protagonistes et on s'en régale assez perversement. Personne n'en sort grandi et la justice se fait lamentablement renvoyer dans ses foyers. Tout ce qu'on aime en tant qu'amateur de littérature noire. On peut s'extasier au passage sur un style sans faille, le sens du rebondissement, le ciselage du caractère des deux hommes de l'histoire, la joyeuse fin peu attendue. Du bonheur en 320 pages chez Gallimard, bien inspiré de publier ce one shot d'un des plus discrets des auteurs nordiques.

Marion Godefroid-Richert

partager sur facebook :