La chanson du jardinier

Kalpana SWAMINATHAN

Points Policier, 2009
318 pages. 7 euros



Qu'il est doux de pouvoir ajouter à la liste (pas si longue) des auteurs de polar réjouissants celui d'une femme, indienne de surcroit ! Soient donc les tribulations de l'abominable mister Rao à Utkrusha, immeuble bigarré sis à Bombay la grouillante mégalopole indienne. L'irascible banquier prend un malin plaisir à se draper dans sa probité candide et son lin blanc pour semer autour de lui une certaine forme vicieuse et démoniaque de désordre domestique. Pointant et exhumant ça et là les petits et moyens secrets honteux de ses voisins, il réussit le tour de force de se faire unanimement détester par tous, du premier au dernier étage. Pas étonnant donc qu'on le retrouve un jour à l'aube par terre dans l'ascenseur, la nuque baignant non pas dans le frais cresson bleu mais dans le lait caillé. La sémillante miss Lalli, experte des tourments de l'âme humaine, inspecteur de la police criminelle à la retraite repère au premier coup d'oeil sur la scène l'incroyable vérité : Mr Rao a été empoisonné ! Reste à savoir par qui. Bien des candidats se bousculent au portillon...

Miss Marple parfumée au safran et au curry, flanquée d'une nièce-Hastings écrivain et vaguement misanthrope : Agatha C. ne renierait pas aujourd'hui la parenté entre sa Némésis en angora rose et la chasseresse gujerati de KS. On retrouve la même savoureuse écriture chez les deux dames polardeuses, la mythique et la nouvelle venue de la grande péninsule asiatique. A travers le prisme de l'observation de ce chirurgien, écrivain à ses heures perdues, c'est tout un peuple de Bombay qui s'anime sous nos yeux émerveillés. On sort de la carte postale colorée des pubs de club Med et des films bollywoodiens pour rentrer de plain-pied dans une réalité sociale pleine d'humour, qui chante autant qu'un plat d'alu goobi sous nos papilles bretonnes plus habituées au beurre salé qu'au desi ghee. On prend un plaisir intense à fureter le long des couloirs du bâtiment A d'Utkrusha en compagnie de la nièce de miss Lalli, ou bien à recevoir les confidences coléreuses et rancunières de toutes les victimes outragées du vilain banquier dans le petit salon de la meilleure enquêtrice de Bombay. Certains passages sont à croquer comme des graines d'anis et de cardamome à la fin d'un repas chargé en garam massala, comme quand Vasu, neveu de Lalli, charge sa soeur d'aller à l'aéroport récupérer deux hollandaises parties en mission de six mois pour sauver les pauvres de Bombay(!). On se régale de bout en bout, avec quelques scènes classiques entièrement en hommage à la first lady du crime : un simili-Hastings largué qui emprunte de multiples voies-cul de sac avant d'enfin apprendre la vérité de son mentor mais qui de l'aveu de celle-ci n'aurait jamais pu y arriver sans sa participation, la scène finale de confrontation au meurtrier et d'explication publique de l'histoire du début jusqu'à sa fin, le petit rebondissement entretemps qui a des conséquences tragiques mais finit de condamner le coupable. Chapeau, on n'avait pas lu aussi divertissant depuis Jasper Fforde ! Ca donne envie de se jeter sur le premier opus aussi sec.

Marion Godefroid-Richert

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