Angelica

Arthur PHILLIPS

Cherche-Midi, 2009
422 pages. 22 euros



Un roman victorien écrit en 2008 par un américain, voilà qui est déjà sujet de perplexité voire d'intérêt pour le badaud lecteur de noire à l'affût dans les rayons de sa librairie d'élection. Voilà une des raisons qui poussent à se pencher plus avant sur le récit à tiroir que nous livre AP.

Dont acte.

Soit une adorable enfant de quatre ans, Angelica. Elle est le fruit d'amours tout ce qu'il y a de plus licites entre Joseph Barton, chercheur en maladies infectieuses, et Constance, orpheline pêchée au bord du comptoir d'une papeterie chic de Londres en cette fin de dix-neuvième siècle. Cette petite mésalliance de caste est le support d'un ménage qu'on peut difficilement qualifier d'harmonieux, tant les caractères des époux sont aux antipodes l'un de l'autre. Constance est généreuse, délicate, introvertie, fragile de constitution et d'une grande sensibilité. Joseph est robuste, lent, sensuel, froid, austère et snob. De leur union sont nés maints avortons (au sens premier du terme), seule Angelica a survécu mais ceci au prix d'une présence constante de sa mère. Cela a même valu à la petite fille de partager la chambre de ses parents jusqu'à cet âge avancé. Mais un jour le père de famille excédé par cette promiscuité décide de sevrer les deux femmes de sa vie de cette permanence et exile sa fille dans la nurserie qui lui est destinée depuis sa naissance. De cette nuit funeste passée pour la première fois loin de sa mère naissent d'obscures visions qui font craindre à Constance des actes malveillants contre sa poupée adorée. Elle s'adresse alors à Anne Montague, spirite et medium secrètement en vogue dans les couches féminines de la bonne société londonienne. Dès lors le quatuor se livrera à un ballet fantastique au dénouement fatal dont on n'aura la révélation qu'à travers le prisme déformant du regard de chacun des protagonistes. De quoi laisser libre champ à l'interprétation du lecteur...

Bien sûr, comme il faut le reconnaître à un moment ou un autre autant l'avouer tout de suite : avoir choisi de se plonger dans ce pavé n'est pas étranger à l'appréciation flatteuse de Stephen King livrée au dos de l'ouvrage (j'admets volontiers faire partie des esprits faibles qui adorent SK). Du coup j'ai abordé avec bienveillance la bestiole livresque. Sa construction est originale en quatre phases, une par personnage, son style intéressant, son propos assez singulier. Je n'ai finalement pas décidé pour ma part si les péripéties décrites par la mère hystérique dans la première partie sont le fruit de son esprit dérangé ou bien de véritables manifestations surnaturelles car en fait ce n'est pas très important. Petit Poucet facétieux, l'auteur sème ses petits cailloux blancs dans chaque phase du récit. Le lecteur suit une route qu'il se construit de façon très personnelle à partir de chacun des points de vue décrits.On pourra donc au choix trouver une variation subtile sur le mythe oedipien, ou bien une critique acerbe de la société bourgeoise de la fin du dix-neuvième siècle, ou encore une mise en lumière originale des débuts de la psychanalyse et des thérapies comportementales. Et enfin un mixage assez réussi de tout cela. Un bon cru que (cela n'engage que moi) je n'irai pas qualifier de coup de génie comme c'est dit en quatrième de couverture (mais on ne râlera pas contre l'éditeur qui doit bien le vendre, son livre!) parce que 'faut pas pousser, mais je me suis régalée de ce moment de lecture et me laisserai certainement séduire par un ouvrage ultérieur (même sans blanc-seing de SK).

Marion Godefroid-Richert

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