Tamara Drewe

Posy SIMMONDS

Denoël, 2008
133 pages



Chez Denoël Graphic on n'avait pour l'instant guère approché de publications à part Le maître de Ballantrae (très bon, la chronique est disponible ici), malgré quelques noms prestigieux et/ou adulés discrètement (Joann Sfar, Robert Crumb,un thesaurus sur Metal Hurlant, etc). A l'énumération des titres, la ligne éditoriale a de quoi allécher les lecteurs avertis comme les néophytes. Et puis Telerama s'y met en donnant dans ses recommandations d'achats de Noël une bonne place à Posy Simmonds et sa Tamara Drewe. Comme on a des amis téléramaphiles et qu'on assume sa toute petite condition de bobotte (et oui monsieur Séchan), on retrouve au pied du sapin cet objet livresque original, un roman graphique, excusez du peu. On laisse un peu la mollesse des fêtes de fin d'année s'éloigner avant d'attaquer la bête, parce que quand même quand on le feuillette on lève un sourcil inquiet ('ya beaucoup de texte dans les images, hein chéri ?). On fait bien, parce que du coup on a une excellente surprise qu'on savoure de la première à la dernière page.

Soit un trou paumé en Angleterre qui abrite de charmants cottages de carte postale, des vaches, des légumes bio et une résidence pour écrivain en quête de quiétude monacale propice à la concentration et à la visite en catimini de muses complices de la ponte d'ouvrages rentables et en plus d'une in-cro-yable qualité littéraire. Beth règne sur l'endroit et ravitaille les pièces en flambées réconfortantes, les tables et les estomacs en cuisine merveilleuse, les verres en nectars précieux. Son mari, Nicholas, se consacre tout entier à son art et à tous les petits derrières de passage qui se laissent capturer dans ses rêts de gras matou autosatisfait et égocentrique. Tout un cheptel de gens de plume ou de service se rassemble autour du couple en une petite cour à l'égo boursouflé, bientôt perturbée par l'arrivée dans cette nouvelle Thébaïde de Tamara Drewe, trentenaire flamboyante et célibataire au nez refait qui tient une petite chronique futile dans un grand quotidien londonien. Péripéties minuscules et plus ou moins tragiques se succèdent en trois saisons à Stonefield, y mêlant des adolescents paumés, des écrivains perdus, une épouse en panne, tout un peuple sur le bord de la route.

L'alternance entre le texte et les planches se fait avec une grande fluidité, à tel point qu'on ne remarque pas de rupture de rythme, qu'on ne se prend pas à avoir une préférence pour les phases du récit de l'une ou de l'autre sorte. Les pages marquent souvent le passage du point de vue d'un personnage à un autre, les passages dessinés sont illustratifs d'un événement, ou bien décrivent un flash-back. Au final on obtient une chronique pointue et finement observée de ce microcosme littéraro-rural. Nous connaissons tous des Tamara, des Beth, nous avons été ou cotoyé des Jody, des Nicholas. Le portrait est à ce point criant de vérité qu'on pourrait le croire prit en note au jour le jour, et pas le fruit d'une fiction savamment élaborée. PS est paraît-il une grande admiratrice de Claire Brétécher, elles ont ceci en commun d'avoir parfaitement su capter des figures typiques de la classe moyenne aisée de leur époque, londonienne pour l'une, parisienne pour l'autre. Là où CB fait preuve d'un humour mordant, d'un sarcasme subtil et épingle avec jubilation les lâchetés et incohérences de ses contemporains, PS enrobe ses créatures de moins de cruauté sans pour autant leur épargner impitoyablement la confrontation avec leur amoralité, leur cynisme, leurs contradictions en tous genres. Du très grand art. Une révélation, ni plus ni moins.

Marion Godefroid-Richert

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