Les mille et une vies de Billy Milligan

Daniel KEYES

Calmann-Lévy, 2007
Collection : Interstices<br/>463 pages. 19 euros



Octobre 1977, dans l'Ohio, le dénommé William Milligan est arrêté à son domicile, soupçonné d'avoir enlevé, violé et détroussé trois jeunes femmes. La police retrouve chez lui tout un arsenal et les papiers des victimes. L'affaire semble claire, à ceci près que Milligan nie se souvenir de ce qui s'est passé précisément. De fait, les psychiatres interrogés par ses avocats découvrent bientôt que leur patient souffre d'un syndrome de personnalité multiple. Sa conscience est partagée par pas moins de vingt-quatre "habitants", dont la plupart ignorent jusqu'à l'existence des autres. Le corps médical prend très vite Milligan en charge afin de tenter d'obtenir son acquittement pour irresponsabilité mentale. Le jeune homme s'engage alors sur le long et difficile chemin vers la guérison et la réinsertion dans une société qui ne voit bien souvent en lui qu'un simulateur.
Tout dans ce livre paraît absolument incroyable. Il s'agit pourtant d'un cas réel qui défraya la chronique à la fin des années 70. Contacté par l'entourage de Milligan, Daniel Keyes - auteur du déjà très fameux Des fleurs pour Algernon - accepta de rencontrer le jeune homme pour l'aider à remettre de l'ordre dans les souvenirs de ses différentes personnalités et parvenir ainsi à toutes les "fusionner" en un seul être répondant au seul prénom de Billy. S'efforçant de présenter les faits de la manière la plus impartiale possible, Keyes livre un témoignage qui peut paraître tout d'abord très sec, l'auteur usant volontairement d'un style haché, à la précision quasi clinique. Tout d'abord gênant pour le lecteur, le procédé se révèle vite indispensable à la présentation claire et objective de l'affection dont souffre Milligan. En outre, s'il est permis dans les premiers chapitres de se demander si l'on est en train de lire un roman ou un compte rendu d'expertise psychiatrique, les derniers doutes s'envolent dès entamée la deuxième partie du roman, vue non plus selon le point de vue du monde extérieur, mais selon celui de Milligan lui-même. Et il fallait bien un réel talent de romancier pour exprimer avec un tel réalisme ce qu'a vécu cet homme au quotidien. La langue se fait alors plus classique, et on découvre surtout une construction très habile du récit, l'auteur s'autorisant même le luxe de clôturer son ouvrage par une dernière partie empreinte d'un suspense rendu plus haletant encore par les liens qu'il a réussi à tisser entre le lecteur et son personnage.
Car il faut bien avouer que, tout abjects qu'aient été leurs (!) crimes - et encore sans doute ne savons-nous pas tout -, Billy Milligan et ses différentes personnalités deviennent vite extrêmement attachants. On pense au jeune Billy, bien sûr, victime d'abominables maltraitances de la part de son beau-père, mais aussi aux êtres imaginaires qu'il a créés pour se protéger. Sans tous les nommer, on se souviendra de Danny, l'adolescent craintif ; Arthur, le Britannique féru de médecine, chargé de diriger du mieux possible sa petite "famille"; Christine, la petite fille de trois ans ; quelques petites frappes stupides, violentes et asociales, jugées "indésirables" par Arthur, mais drôles et émouvantes dans leur fragilité ; enfin, et surtout, l'inénarrable Ragen, une brute épaisse à l'accent yougoslave animée d'une tendresse infinie pour les enfants. Le plus étrange est que tout se tient et que le lecteur finit par ne plus s'étonner de ce qu'il est en train de lire. En effet, bien que très perturbé - le mot est faible -, Billy conserve un comportement des plus cohérents, les diverses tâches et réactions étant très précisément partagées entre ses différents avatars : le plus disert se chargera de la conversation, le plus fort de soulever les charges lourdes ou de se défendre, le plus timide de prendre les coups. Oui, le lecteur s'attache à cet homme peu ordinaire et se demande bien comment il pourra guérir de son mal et trouver enfin sa place dans la société.
Aussi regrettera-t-on doublement que personne n'ait jugé bon, dans cette réédition, de compléter le récit de Daniel Keyes - qui s'interrompt brutalement en 1981 - par une postface informant le lecteur de ce qu'il est advenu de Billy Milligan par la suite. On déplorera également l'absence des illustrations signées de ses différentes personnalités qui apparaissent pourtant dans l'édition américaine et avaient été - si je ne m'abuse - incluses à la première édition française, chez Balland. Paresse de l'éditeur ? Souci d'économies ? Simple volonté de réédition rapide à l'heure où se prépare l'adaptation cinématographique du roman ? Peu importe, mais le lecteur ne pourra s'empêcher de se sentir un tantinet floué, même si cela n'enlève rien aux qualités du roman et à la force du témoignage.
On le voit, ce livre a tout pour séduire le lecteur désireux de satisfaire sa curiosité vis-à-vis de ce rare dysfonctionnement qu'est le syndrome de personnalité multiple. Or si le risque était grand de sombrer dans le voyeurisme le plus gratuit, l'auteur évite cet écueil avec brio, non seulement grâce à ses qualités d'écrivain, mais aussi du fait de son implication personnelle dans le traitement de Milligan. C'est également l'occasion pour lui de dénoncer l'aveuglement de la justice de son pays à l'égard des criminels souffrant de maladie mentale, particulièrement quand journalistes et hommes politiques s'emparent du sujet pour promouvoir leur carrière. Ainsi, Les mille et une vies de Billy Milligan représente un vibrant plaidoyer pour la prise en compte des troubles psychologiques par les instances judiciaires et les victimes. Car ce livre s'adresse aussi à ces dernières. Il est certainement très difficile de voir relâcher une personne dont on a souffert des agissements. Ce sont des ouvrages tels que celui-ci qui peuvent aider à comprendre et à accepter une situation probablement intolérable. Enfin, et surtout, le héros involontaire de cette histoire a voulu par son témoignage alerter l'opinion publique sur les ravages qu'entraînent les violences faites aux enfants. Daniel Keyes aura réussi à faire passer le message : Billy Milligan est un personnage que le lecteur n'oubliera pas de sitôt.

Mikael Cabon

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