Mort sur la Lagune

Giorgio SCERBANENCO

Rivages, 2007
Collection : Rivages noir
225 pages. 8.5 euros



La mort de Paolo est presque plus inconvenante que ne l'a été sa vie, ce qui n'est pas peu dire. Cet odieux individu, paresseux, grossier, menteur et séducteur aura passé son existence à briser le c?ur de toutes les femmes qui auront croisé sa route. Et le jour où, longtemps après leur idylle, il passe les clés de sa petite maison de Lignano à Marta, est empreint du sceau du sort funeste qui s'acharne sur les écervelées qui acceptent même le plus minime des services de ce bourreau des c?urs. Elle qui pensait profiter de ce début d'automne isolée dans cette station balnéaire proche de Venise qu'elle adore depuis son enfance sera réveillée en fanfare quelques heures après son arrivée par des policiers furieux qu'elle ait brisé les scellés de la scène du crime : Paolo y a été retrouvé baignant dans une flaque de sang quelques jours auparavant, elle n'était même pas au courant ! Rik, son ami d'enfance qui l'aime depuis toujours, et Rossella, sa jeune s?ur trop sensible vont l'accompagner pendant les quelques jours qu'ils vont passer au bord de la lagune, dans la nostalgie un peu grise, un peu bleue qui baigne la ville hors - saison. Ces trois jeunes gens vont baigner malgré eux dans les souvenirs et les regrets que laissent derrière eux les indélicats dont la mort est aussi vaine que la vie. Bientôt pourtant des questions gênantes viennent perturber les vacances de Marta et ses projets de bonheur trop longtemps retardés avec Rik. Qui a bien pu tuer le latin lover ? Rossella assure connaître la réponse. ..
La jeunesse dorée que se plaît à décrire Giorgio Scerbanenco est toujours la même au fil de ses romans : des jeunes femmes aux nerfs fragiles, trop confiantes, trop naïves, trop belles, des jeunes hommes au c?ur fidèle trop timides, trop intelligents, trop encombrés par des pères omniprésents et étouffants. Pas de mères, des jeunes filles de basse extraction belles à se damner sans beaucoup de moralité, GS aime-t-il les femmes ? Et pourtant oui, car il est prêt à trouver beaucoup d'excuses au comportement capricieux de ses héroïnes un peu hystériques, qui aiment purement et follement au premier regard, ou bien doucement mais depuis toujours le même garçon avec lequel elles ont grandi. On retrouve un peu ce schéma dans les amants du bord de mer, autre roman publié chez rivages noirs. GS témoigne au long cours dans ses ?uvres de tout un passé révolu de jeunesse bourgeoise inconséquente et frivole, éloignée des réalités de l'Italie d'après-guerre en reconstruction morale et matérielle, qui n'avait pas besoin de se préoccuper de survie et pouvait s'absorber toute entière dans des mini-drames très comedia dell'arte qui ressemblent à la chanson de Charles Aznavour : " mes amis étaient plein d'insouciance, mes amours avaient le corps brûlant, mes emmerdes aujourd'hui quand j'y pense avaient peu d'importance et c'était le bon temps ". Ses romans sont à savourer comme des chromos sépias, mais pas seulement. Il y a une précision d'entomologiste chez l'auteur qui nous livre une photographie très détaillée d'une classe sociale qui existe toujours mais qu'on ne retrouve plus aujourd'hui décrite dans les polars que sous une forme raillée et souvent méprisée par des écrivains souvent plus attachés à la marge et aux laissés-pour-compte. Ce roman est d'ailleurs une réédition, GS est mort en 1969. Son parcours atypique explique un attachement particulier pour les crimes passionnels et pour une langue rude, exclamative, descriptive, très peu métaphorique, très noire. Un grand auteur discret à qui on ne rend pas suffisamment justice aujourd'hui. A découvrir (merci d'ailleurs à Bertrand Lançon pour nous en avoir fait l'apologie discrète et efficace !) et c'est une excellente idée de Rivages/noir de s'attaquer à sa réédition.

Marion Godefroid-Richert

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