Cripple Creek

James SALLIS

Gallimard, 2007
coll. Série Noire
205 pages. 17 euros



Neuvième roman traduit, deuxième mettant en scène les pérégrinations du dénommé Turner, ex-flic, ex-psychologue, ex-taulard, ex-mari, ex-conscrit pendant la guerre du Vietnam, l'homme qui se définit avant et après toute chose comme relégué aux confins de la vie sociale, à la périphérie de l'humanité. Il a fini par atterrir (s'enterrer) dans une province perdue du Sud profond et y assume le rôle de shérif adjoint qui tient un peu de tout ce qu'il a pu faire dans sa vie jusque là.
Un soir il arrête un chauffard saoul et agressif doté d'une bouteille de bourbon et d'un sac rempli de 200 000 dollars. Il s'avère rapidement que l'homme en question est un homme de main d'un caïd de Memphis. Sa libération sauvage par deux autres indélicats va se solder par des blessures graves pour deux amis de Turner, et une suite de représailles de part et d'autre plus que sanglantes.
Voilà un résumé qui dévoile à grands traits l'intrigue sans rien révéler de ce qui fait tout l'intérêt de l'écriture de ce géant du polar noir qu'est James Sallis. La péripétie de départ n 'est qu'un prétexte à édifier un tableau précis de cette Amérique délaissée qu'on ne voit quasiment jamais dans les reportages et les films qui nous viennent d'outre-Atlantique (à part ceux d'après le passage de l'ouragan Katrina à la Nouvelle-Orléans, sans commentaire ). James Sallis fait partie de ces auteurs dont la musique des mots est bercée par celle qui résonne le long des pages, folk, banjo, bluegrass. Le récit porte le lecteur le long des bayous, dans les chemins creux qui vous amènent au détour d'un sentier à rencontrer le campement d' hurluberlus débraillés qui se sont rassemblés une fois de plus pour échapper à une société consumériste destructrice de l'individualité. L'originalité de celle-ci est d'être portée par un leader spirituel non-gourou, qui cultive de cette manière particulière le souvenir d'une grand-mère chérie disparue, rescapée d'un camp de concentration allemand. Et puis en continuant la route aux côtés de Turner on découvre avec lui qu'il a une fille-flic qui a grandi sans lui dans les faits mais pas complètement en esprit. La vie des personnages de JS est réduite à l'essentiel. Après les coups du sort dont leur auteur les accable, on les retrouve toujours dans une période de dépouillement spirituel qui ressemble au décapage d'un meuble qui aurait bien -trop- vécu. Les marques sont autant de cicatrices sur lesquelles s'édifient les plus belles philosophies, celles qui restent quand tout les a abandonnés. Page 148, une perle qui illustre tout l'art de la futilité indispensable du fin connaisseur de l'âme humaine qu'est cet auteur : Turner raconte l'histoire d'un de ses co-détenus qui plante trois pépins d'une pomme que sa fille lui apportée et ce qu'il en advient. L'anecdote dit tout : l'espoir qui brûle et le désespoir qui ronge, la folie qui guette la bête en cage, la noirceur et les petites touches de lumière qui font notre rédemption possible. Et un peu plus loin dans le récit, un échange entre l'ex-flic et le leader communautaire d'où ce dégage cette grande vérité sociale actuelle : " Les criminels malins sont tous des PDG ". Si ça ne vous décide pas à vous jeter sur l'ouvrage. ..

Marion Godefroid-Richert

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