Le Maitre de Ballantrae

HIPPOLYTE

Denoël, 2006
Collection : Denoël Graphic
93 pages (tome 1). 95 pages (tome 2). 15 euros par tome



Un grand truc aventuresque, ou comment deux frères de caractère diamétralement et même symétriquement opposés vont s'entredéchirer sur plusieurs dizaines d'années après avoir été séparés par la guerre et le destin. James le jouisseur bretteur fripon et Henry l'austère effacé moraliste sont l'aîné et le cadet de la noble famille Durie de Ballantrae. Nous sommes à la fin du 18e siècle et le prince héritier des Stuart d'Ecosse se soulève contre le roi Georges d'Angleterre. Lord Durie de Durisdeer se voit contraint de préserver les intérêts de la famille en offrant un de ses fils à chacun des deux partis. Las, le caractère aventureux et passionné de James le pousse à déserter sa place qui aurait dû de par la tradition être aux côtés de son père pour prendre un jour sa succession et à partir se battre aux côtés du prince dissident. Henry, contraint de rester au domaine et d'épouser sa cousine avec la cause du roi Georges, devient ainsi objet de mépris pour tous plus ou moins affiché puisque présumé lâche et opportuniste. Et tandis que James accumulera les péripéties sur le pourtour du globe où le mèneront ses frasques, Henry thésaurisera l'amertume et la ranc?ur contre ce frère si brillant qui attirera toujours tous les regards et toutes les faveurs, y compris de son père et de son épouse, avec toute l'aura et le prestige de l'aventurier qu'il est. La haine fratricide qui les lie indéfectiblement les poussera à plusieurs affrontements dont James semblera toujours se sortir de façon quasi surnaturelle, jusqu'à l'ultime qui prendra place au fin fond d'une forêt obscure des Amériques.
Robert Louis Stevenson verrait dans ce diptyque une traduction picturale très fidèle de son roman. L'illustration très soignée d' Hippolyte est un écrin de choix à ce récit brûlant sur fond de grande histoire. On pourrait être tenté de trouver l'aquarelle peu propice à la retranscription de cette épopée presque mythologique, pourtant il n'en est rien. Toute la passion de James exprimée par de sublimes applats de noir et de pourpre sanglante, toute la complexion torturée d'Henry traduite en mauves délavés et gris bleutés maladifs. Le récit est livré du point de vue du serviteur fidèle Mackellar qui sera toute sa vie aux premières loges pour assister à cette lutte biblique. Il y a en effet du Caïn et Abel dans cette histoire, et aussi de cette si fameuse parabole du fils prodigue, et par dessus tout de la lutte du bien contre le mal. James est un démon, grimaçant et tentateur, faisant le mal par plaisir et par facilité, contaminant son frère jusqu'à le priver de toute capacité et possibilité de rédemption. Henry est pourtant loin d'être un ange, contraint au devoir et à l'honneur par son éducation plutôt que par sa conviction propre, capable d'ourdir d'odieux complot pour précipiter son frère à sa perte. Dans l'excellente préface de Michel Le Bris on lit aussi que les deux frères sont loin de pouvoir être réduits à deux faces à jamais irréconciliables d'une même médaille, la haine qui les lie les contamine aussi sûrement qu'une peste rampante et charge leurs portraits respectifs d'un poids qui dépasse le symbolique pour laisser place aux traits de génie d'un écrivain hors norme qui savait s'affranchir du mythe pour entrer dans le champ de l'anecdotique révélateur. Si l'histoire est un régal de par le talent de conteur de Stevenson, les albums sont un délice de mise en page d'une précision clinique, d'expressions faciales d'une exactitude quasi photographique, de maîtrise de la couleur entièrement au service de l'intrigue et de sa richesse interprétative. La vision qu'Hippolyte a eue du roman donne envie de se replonger dedans immédiatement après avoir refermé ses ouvrages, tellement ses images savent traduire visuellement la passion qui anime tous les protagonistes du maître de Ballantrae. Risquez-vous sur cette BD hors norme, vous ne serez pas déçus.

Marion Godefroid-Richert

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