Les discrets

Arnaud LE GOUEFFLEC

Ginkgo, 2007
Collection : Noir d'ailleurs
169 pages. 12 euros



Sorte de compromis improbable entre Nestor Burma et Eddie Valiant, voici le privé sixties à chapeau mou et gabardine beigeasse Johnny Spinoza. Johnny a des bureaux qui moisissent un peu dans un hangar désaffecté et une secrétaire redoutablement efficace dotée du doux prénom de Cunégonde et de talents de sérial-classeuse. Tous les deux vivent chichement d'affaires plus ou moins rocambolesques qu'on veut bien leur confier. Un jour le détective est approché par la plus crypto-opaque des confréries secrètes : les discrets. Ces hommes de l'ombre qui l'épousent jusqu'à se fondre en elle comme ultime aboutissement ont été pris en chasse par un mystérieux tueur insaisissable qui les élimine un par un en laissant leurs cadavres sanguinolents barrés d'un immense « VU » en lettres écarlates. Cette vaste confrérie invisible car exposée aux yeux de tous, fondue dans la foule comme roulée dans une vaste couverture moelleuse est en danger : le napperon tricoté sur les meubles en contreplaqué et les chaussures comme des gants sur les pieds ne les sauveront pas de la folie sanguinaire de celui qui les traque. Seul Johnny Spinoza arrivera à lever le voile du mystère au terme d'une initiation rigoureuse et avec l'aide de sa pythie personnelle, la sulfureuse Cunégonde et ses dossiers d'archives. Mais qui donc en veut aux discrets ?
Voici donc le quatrième opus littéraire de ce trublion protéiforme brestois qu'est Arnaud Le Gouëfflec. L'ouvrage est brillant, comme nous a habitué à l'être dans tous les domaines ce touche-à-tout intrigant et dandy décalé. Quel régal d'abord que de rentrer dans cette idée saugrenue et charmante qu'est ce complot de discrets. On imagine fort bien tout d'un coup que les hommes (pas de femmes dans cette confrérie ; serions-nous condamnées au spectaculaire ?) croisés tous les jours au supermarché, au café, sur les bancs de square, tous uniformément gris, marrons ou beiges se sont unanimement accordés sur un code de conduite digne d'une secte et confinant au fanatisme pour se fondre tellement dans l'anonymat qu'ils y disparaissent et accèdent par là à un autre stade de conscience. Ils sont guidés vers ce but ultime par le plus discret d'entre tous, l'effacé ultime, le transparent absolu : le grand flou ! Cet homme, ce gourou improbable se dissimule à la vue du profane dans les services de la voirie de la municipalité, au c?ur des vortex citadins les plus mystérieux : les rond-points. ... On en redemande !Et que dire du détective privé ? Ce nom résume tout le symbolisme facétieux pour ne pas dire farceur de l'auteur. Johnny comme Halliday ? Spinoza comme le philosophe, apôtre du bonheur éclairé par le désillusionnement ?? Mais d'où vient à ALG cette inspiration démente ? Si on devait chercher une parenté on dirait John Doe, l'affreux serial killer de Seven, le film de David Fincher, qui réussit à gommer son existence pour ne plus être qu'incarnation de la colère divine foudroyant le péché capital quotidien. Mais la ressemblance s'arrête là. Le roman dont cette chronique fait l'objet est un délice de légèreté et d'humour noir à l'anglo-saxonne. Nous passerons sous silence la résolution de l'énigme et sa pirouette finale pour ne pas désamorcer l'intérêt du lecteur potentiellement appâté par ce déluge d'appréciations flatteuses. Allez-y et courez, vous serez ravis d'entrer par cette porte dans l'univers d'Arnaud Le Gouëfflec si vous ne le connaissez pas ; et pour les autres heureux compères qui aviez déjà fait le voyage vous ne serez pas déçus, Johnny Spinoza tient ses promesses !

Marion Godefroid-Richert

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