Les Garde-fous

Frédéric BEZIAN

Delcourt, 2007
79 pages, 16,50 euros



Un couple d'éditeurs richissimes vit dans une grande propriété isolée. Un lac, une villa moderne, un service de sécurité élyséen et le père musicophile de l'éditrice agoraphobe constituent le quotidien de ces deux personnes un peu paranoïaques et assez mégalomanes. Ils consentent pourtant à l'occasion à se mêler au reste du monde en organisant des fêtes somptuaires où viennent alors les rejoindre pour quelques heures tout un ballet de personnages secondaires fantoches : de l'attachée de presse nymphomane à la romancière géniale qui surcompense son handicap physique en passant par le stagiaire amoureux transi. Et au milieu de cette petite troupe d'humains artificiels, un inspecteur fou qui pourchasse un meurtrier en série effroyable. Le dénouement sera sanglant.

Le trait est épuré, les couleurs monochromes. Celles-ci mettent d'ailleurs mal à l'aise : quelques gris, un peu de brun, mis en relief par un jaune verdâtre maladif et un mauve bleuâtre un tantinet écoeurant. Voilà pour des tonalités visuelles qui mettent dans l'ambiance aussi bien que quelques coups d'archet mourant sur un violoncelle désespéré le ferait avec un film de genre (" mauvais ", bien sûr, horreur ou thriller au choix). La perspective picturale utilisée par l'auteur évoque Giorgio de Chiriquo : ses éclairages crus, ses grandes étendues désertes autour de quelques personnages à peine figuratifs ; jamais Bézian ne nous montre une expression, la ligne d'une mâchoire, l'arc d'un sourcil, ses personnages sont des silhouettes au bord du gouffre, qu'on sent intérieur autant qu'architectural. Le récit est d'ailleurs haché, brut et en même temps ciselé, pour finir par ressembler à un exercice de style sur le design littéraire. Comme si l'auteur avait voulu appliquer les règles de l'art déco à sa bande dessinée (" simplicité, géométrie et cohérence structurelle "). Nous voici donc dans un exercice de style assez intéressant où le dessinateur a réussi un mimétisme assez confondant entre un scénario de huis clos (par définition étouffant) classique et un trait sans fioriture réduit à sa plus stricte expressivité, où toute ligne est de fuite et s'achève en devenant lien, chaîne. Exercice qu'on pourra qualifier d'un peu vain tant les personnages sont dépouillés, trop archétypaux pour que vraiment l'esprit du lecteur s'y attache, en savoure la substance ; où l'intrigue ne livre pas franchement de clé de l'inconscient tourmenté du psychopathe, ni du subconscient halluciné de l'inspecteur qui le poursuit. Mais on peut saluer la performance, ambitieuse, le résultat mérite au moins une lecture.

Marion Godefroid-Richert

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