La Mémoire du vautour

Fabrice COLIN

Au Diable Vauvert, 2007
305 pages. 20 euros



Tout commence sur la côte ouest des Etats-Unis, lorsque Bill (homme à tout faire) est chargé par une agence très privée de veiller sur Sarah, ex-militaire traumatisée, lors de son retour à la vie normale après un traitement très spécial. Elle est très malade. Il en tombe amoureux, douloureusement, avec fièvre. Il s'efforce de l'aider pour les quelques semaines qui lui restent à vivre en tentant de retrouver l'événement traumatique à l'origine, pense-t-il, de la maladie. Sa quête de paix pour sa bien aimée nous conduit aux confins d'un voyage cauchemardesque, au bord de la folie, de l'inconscient. Des personnages vont se pourchasser, s'aimer, se trahir, en Asie, en Europe, en Amérique. On croisera Narathan, le fils de Sarah, parti en Thaïlande retrouver son meilleur ami et qui se perdra dans cette civilisation millénaire qui peut rendre fou les petits occidentaux qui s'y aventurent. On y verra Io-Tancrède, le professeur d'art schizophrène érotomane mortifère qui couche avec la moitié de ses élèves. Des drogués, des gourous, des fêtards, des agents spéciaux, un vautour, un requin et encore d'autres personnages secondaires, tous mêlés dans un grand ballet jusqu'au dénouement qui n'éclairera rien ou peu de ce grand voyage plus ou moins intérieur.

" Le mystère s'épaissit à mesure que les brumes se dissipent ". Cette citation brillante (Jean-Paul Belmondo dans le Guignolo, quelle culture, Marion !, NdW) convient on ne peut mieux. Certes on lorgne du côté de David Lynch et de ses réalisations sur le fil du fantasme, entre rêve et inconscient. On entrevoit aussi la référence à Brett Easton Ellis et ses yuppies héroïnomanes déjantés dans les grandes séquences de défonce plus ou moins collective du récit. Mais de détours en digressions, on en finit par se demander si cette histoire protéiforme établit un lien réel d'un chapitre à l'autre, d'un personnage à l'autre. Tout n'est-il que fantasme, d'origine chimique ou traumatique ? Sommes-nous tous des chamans enfermés dans des corps de monsieur et madame tout le monde ? Il s'agirait presque d'un plaidoyer pour l'expérimentation des drogues hallucinogènes alors, tant le voyage est grandiose, à défaut d'être plaisant. Oui oui, on voit bien en filigrane une sorte d'intention de l'auteur, faisons fi du sens, ce qui prime c'est la quête, pas son objet. Que sommes- nous et qui sommes-nous si ce n'est une somme d'évènements dont nous nous rappelons forcément d'une manière déformée, puisque l'objectivité est un concept et pas une réalité. Et si ces souvenirs sont faux, comment nous en rendrons-nous compte ? Masamune Shirow apporte une réponse toute personnelle dans sa saga (Ghost in the shell) à ce questionnement ô combien existentiel. Mais là où le mangaka ouvre des portes vers d'autres pistes que celle qu'il privilégie, pour sa part, Fabrice Colin a tendance à savonner les marches de l'escalier. Le vilain ! Mais bon, on ne lui demande pas obligatoirement toutes les clés de son univers, hein. Il a le droit de jouer la carte du mystère gratuit, en tout cas on ne le soupçonne pas de le faire par facilité. Reste à savoir si on a envie ou pas de cette petite entourloupe d'écrivain facétieux, chacun voit...

Marion Godefroid-Richert

partager sur facebook :