Le ciel au-dessus de Bruxelles [avant]...

Bernard YSLAIRE

Futuropolis, 2006
66 pages, 13,50 euros



1943, camp d'extermination de Falkenberg. Anna, 8 ans, et son frère sont séparés sans avoir pu se dire adieu. " Je ne sais ni pourquoi le camarade Staline nous a mis dans un train, et livrés à l'ennemi juré, nous, les derniers Khazars de Crimée... Ni quelle sera la destinée de chacun d'entre nous... " (p. 9) Abattu d'une balle en pleine tête, le frère s'envole, perce les nuages, pour se retrouver sur le quai d'une gare de Bruxelles... exactement 60 ans plus tard. A son bras, un brassard sur lequel est inscrite une étoile à sept branches, dans sa main, un GSM dernier modèle. A l'arrivée d'un train de manifestants pacifistes, le téléphone se connecte à celui d'une jeune fille taciturne, voilée, tout de noir vêtue. Jules Engell (c'est son nom) entraîne la jeune fille dans une chambre d'hôtel et découvre qu'elle porte une ceinture d'explosifs...

Vibrant plaidoyer contre la guerre, contre toute forme de violence, pour l'amitié (l'amour !) entre les peuples, cet album s'articule autour d'un thème qui pourrait paraître quelque peu démagogique si le talent d'Yslaire ne dotait pas ses planches d'un souffle oppressant, poétique, onirique qui fait passer le message beaucoup mieux que tous les discours. Rien n'est vraisemblable dans cette histoire, ni la réincarnation (?) du personnage principal, ni sa rencontre fortuite (?) avec la jolie Fadya, ni l'abandon de celle-ci à ses caresses alors qu'elle s'apprêtait à mourir en martyre... Et c'est bien cette succession d'aberrations qui donne à ce récit la puissance d'un rêve sur lequel ni le temps, ni la logique n'ont de prise.
Le traitement graphique, mélangeant dessin et photographies, tons sépia et bleutés, vient parfaitement appuyer l'impression de malaise distillée par le récit, alors que le contexte historique (les premières heures de la seconde guerre en Irak) est, lui, bien réel, omniprésent. Yslaire réussit ainsi à démontrer l'absurdité de la guerre et du terrorisme. Une Irakienne s'exprime à la télévision : " Je ne comprends pas. Personne ne veut de cette guerre, et pourtant... C'est comme si elle devait avoir lieu... Toutes les guerres sont comme ça... inéluctables. Personne ne peut rien... En tout cas, c'est ce que l'on dit toujours après. " (p. 60).
Magnifique rêverie sur fond de cauchemar (les planches du camp d'extermination sont superbes, mais terribles), Le ciel au-dessus de Bruxelles [avant]... traite avec une rare délicatesse d'un sujet des plus sensibles sans jamais sombrer dans le pathos. C'est noir, sinistre, mais tellement emprunt d'humanité que l'on ne peut s'empêcher d'y entrevoir comme une lueur d'espoir, à l'image des yeux clairs de l'ange-héros ou des mots de Lennon qui hantent ces pages. L'ex-Beatles avait lui aussi, en son temps, rêvé d'un monde d'amour, sans guerre. L'avons-nous entendu ?

Mikael Cabon

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