Le poème pornographe

Michael TURNER

Au Diable Vauvert, 2003
Traduit de l'anglais (Canada). Première parution dans la langue originale en 1999. 23 euros



Le narrateur - dont le nom ne nous sera jamais révélé - subit un long et bien curieux interrogatoire. Il est amené à expliquer et à justifier les événements importants de son existence, plus particulièrement ceux de son enfance entre douze et seize ans. Il vit avec sa mère - qui a viré son père - et sa jeune soeur, à Shaughnessy, "l'extrémité la plus aisée de Vancouver". C'est un garçon sans histoires quand il entre en cinquième, en 1974, à l'âge de douze ans, dans la même classe que Nettie, sa meilleure copine. Nettie qui a des problèmes de santé, un coeur fragile... Penny Singleton, un jeune professeur aux méthodes pédagogiques non conventionnelles va changer le cours de sa vie. Elle plonge ses jeunes élèves dans l'univers filmique, leur apprend à écrire des synopsis, à se servir d'une caméra. Son but : faire d'eux "des réalisateurs indépendants"... La vie du narrateur va s'écouler "calme et tranquille" jusqu'à ses seize ans : découverte de la sexualité, amitié interrompue puis retrouvailles avec Nettie, études au collège : "J'étais un garçon populaire. J'excellais dans tous les trucs qui comptaient : les fringues, les exams, le sport, l'humour... mais quelque chose s'est produit quand j'ai eu seize ans". Le narrateur éprouve alors un étrange ressentiment envers ses amis, un dégoût de l'univers hypocrite dans lequel il grandit. C'est également à seize ans qu'il va filmer les ébats sexuels de ses voisins sur leur balcon. Dans les milieux underground, le narrateur va être considéré comme un cinéaste de talent et son film, "Le chien de la famille" (sic), va vite devenir un film culte. Sa popularité va l'entraîner de plus en plus loin dans l'univers glauque de la pornographie... La confession du narrateur est-elle bien sincère, cependant ? Il semble avoir une mémoire sélective et la vérité n'est peut-être pas aussi simple...

Un OVNI nous arrive du Canada. "Le poème pornographe" serait le troisième roman de Michael Turner et serait best-seller au pays des caribous et du sirop d'érable ! La construction de ce roman pourrait cependant dérouter le lecteur, entraîné dans une promenade chaotique dans le Vancouver des années 70. Le roman se présente en effet sous la forme d'un long interrogatoire qui suscite les confessions - vraies ? fausses ? - du narrateur. Ces confessions apparaissent sous la forme originale de dialogues, mais aussi de longs monologues, de synopsis de films - pornographiques en général - de lettres, d'extraits de journaux intimes... Roman d'apprentissage, roman initiatique, mais aussi roman caustique, iconoclaste et trash, "Le poème pornographe" est le récit déroutant et émouvant de l'éveil à la sexualité d'un adolescent "petit-bourgeois". C'est aussi "une description des pratiques de la pornographie" mais surtout une réflexion fine et pertinente sur cette même pornographie. C'est, en plus, une dénonciation de la violence et de l'hypocrisie du monde des adultes. Ce roman, plus "complexe" qu'il n'y paraît donc, traite également de la mémoire refoulée (Que choisissons-nous de nous rappeler ? Qu'essayons-nous d'occulter. Et pourquoi ?...) En complément à ce thème, l'auteur nous présente diverses méthodes qui permettent d'affronter les difficultés de l'existence : mémoire sélective, drogues, et le "baratinographe", "un outil critique" inventé et utilisé par le narrateur pour "déchiffrer les gens"... Le but de l'auteur était sans nul doute de provoquer, de choquer, de perturber... Pari réussi ! Il a également réussi à divertir !

"Le poème pornographe" est un roman original et prenant que le lecteur aura du mal à oublier et Michael Turner est à coup sûr un écrivain doué et novateur ! Et de qui est la très belle traduction ? De Claro, bien sûr !

MGRB

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