Quartier Lointain (1 - 2)

Jirô TANIGUCHI

Casterman, 2002
Coll. Ecritures. 12,50 euros
Traduit et adapté du japonais. Première parution dans la langue originale en 1998 (vol. 1), 1999 (vol. 2).



C'est l'histoire de Hiroshi, un homme d'affaires japonais de quarante-trois ans qui, à l'occasion d'une visite sur la tombe de sa mère, se retrouve plongé une trentaine d'années en arrière dans son corps d'adolescent de l'époque. Il revit - est-ce ou non en rêve ? - toute l'année de ses quatorze ans, ses rencontres et ses découvertes, mais avec son bagage d'homme adulte. Questionnant sa grand-mère, ses parents, ses amis, il réalise tout ce qui lui avait échappé lorsqu'il était jeune. Et petit à petit, l'année scolaire avançant, toute son énergie va se tendre vers un unique but : comprendre et essayer d'infléchir le cours de l'histoire familiale, tenter d'éviter la disparition sans la moindre explication de son père parti un soir à la gare d'Agei où il a acheté un aller simple pour Tottori, son père qui n'est jamais revenu et dont il n'aura plus jamais aucune nouvelle par la suite. Empêcher une disparition lourde de conséquences et qui doit avoir lieu à la fin de cette année charnière...

Jirô Taniguchi est un auteur talentueux. Le premier tome de ce diptyque a du reste été récompensé - et ce n'était que pure justice ! - par l'Alph'Art du meilleur scénario 2003 à Angoulême. La séduction qu'exerce sur le lecteur ce magnifique récit fantastico-poétique en deux tomes tient autant à la qualité de l'histoire - qui, bien que déjà traitée en bande dessinée, poignante et émouvante à souhait, racontée avec sobriété et justesse, est ici revisitée de façon très originale -, au traitement psychologique des personnages au caractère nuancé, au parfum délicat et envoûtant de douce nostalgie et d'optimisme dans lequel baigne l'intrigue, qu'à la précision et la grande finesse des dessins. Pas de grimaces façon "manga". Le graphisme est à la fois simple et réaliste, sensible, et met merveilleusement bien l'histoire en images. La mobilité des traits donne des expressions subtiles aux différents protagonistes. Les paysages de ville et de campagne sont traités avec un égal bonheur et les scènes d'intérieur sont intimes à souhait. L'atmosphère du Japon d'après-guerre permet d'évoquer l'ouverture de cette société très codifiée et traditionaliste au monde occidental, parallèlement à l'éveil du jeune Hiroshi aux complexités sentimentales de la vie adulte. Un va-et-vient constant s'opère entre la réalité de l'homme mûr piégé dans un corps juvénile qui le limite autant qu'il lui restitue sa force d'autrefois, et le carcan d'incompréhension et de chagrin qui a enserré son coeoeur d'enfant lorsque son père l'a abandonné. Quête métaphysique et analytique, "Quartier Lointain" est un "conte à grandir, un conte à guérir", un conte sur l'impossibilité de réécrire l'histoire. Ce retour en enfance sera l'occasion d'apprendre à pardonner pour mieux aimer, d'apprendre pour comprendre, d'accepter l'inéluctable, de revivre pour survivre.

Absolument génial, un véritable chef d'oe'oeuvre à ne surtout pas manquer !

MGRB

partager sur facebook :