La nuit, tous les loups sont gris

Gunnar STAALESEN

Gaia, 2005
coll. Polar, 2005, 18,00 euros



" Homo homini lupus " (Plaute)
Bergen, Norvège, 1981.
Alors que le détective privé Varg Veum traverse une passe difficile, une de plus (sa dernière petite amie l'a quitté ; faute de clientèle, il effectue quelques petits travaux pour une compagnie d'assurances, histoire de se maintenir la tête hors de l'eau...), il se met à fréquenter régulièrement le même café...
Un jour de la fin avril, Veum entame la conversation avec un client régulier, un certain Hjalmar Nymark, policier à la retraite depuis dix ans. Les deux hommes sympathisent et il leur arrive souvent par la suite de dîner ou de boire une bière ensemble. Au fil des rencontres, Veum et son nouvel ami passent en revue " tous les sujets que peuvent aborder deux hommes que trente années séparent "... Un jour, l'ex-policier lui parle d'une vieille affaire, une affaire compliquée qui l'a particulièrement marqué, une affaire non résolue.
" C'est seulement une histoire que je te raconte, Veum... une petite histoire pour s'endormir " (p. 36).
Même si l'affaire a été classée depuis belle lurette, Nymark a continué l'enquête par ses propres moyens. Il reste persuadé en effet que la police n'est jamais allée au fond des choses...
Un incendie à l'usine de peinture Påfugl Maling A/S, au printemps 1953, a causé la mort d'une quinzaine d'hommes et le dirigeant s'est fait rembourser une jolie somme par la compagnie d'assurances... Un dénommé Harald Ullven, employé comme garçon de courses chez Påfugl, avait réchappé au sinistre. Or, Nymark suspecte Ullven d'être le tristement célèbre " Mort aux rats ", un collabo jamais identifié, responsable de la mort de plusieurs dizaines de résistants pendant la seconde guerre mondiale...
Veum écoute son ami d'une oreille distraite. Mais quand le policier retraité se fait renverser par une voiture volée qui prend la fuite et qu'il décède " mystérieusement " le jour de sa sortie de l'hôpital, il décide de reprendre l'enquête par fidélité à son vieil ami. Les " accidents " vont alors se succéder à un rythme effréné...
Etait-ce bien raisonnable, en effet, de déterrer des cadavres vieux de 28 ans ? Si ce n'est plus vieux encore !... Il aurait mieux valu pour Veum de ne pas réveiller les loups qui dormaient !...

Gunnar Staalesen, le privé venu du froid.
Comment ? Il y aurait encore des " Mauvaisgenreux " qui ne connaîtraient pas le privé norvégien Varg Veum ! ? ! ? Est-ce vraiment possible ? Nous vous en avions pourtant parlé - en bien ! (cf fascicule n° 2, juin/juillet/août 2002, p. 25, Pour le meilleur et pour le pire ; fascicule n° 4, décembre 2002/janvier 2003, p. 27, La Belle dormit cent ans)
Petite séance de rattrapage pour les cancres du fond de la classe, ceux qui négligent leurs leçons !
Varg Veum : personnage récurrent et VRAIMENT évolutif !
Son nom signifiait littéralement " le loup dans le sanctuaire " en ancien norrois et désignait le proscrit dans les textes de loi, le fauteur de trouble, le hors-la-loi. Détective privé à Bergen, ville côtière, la quatrième de Norvège en importance après Oslo, Stavanger et Trondheim. 39 ans (en 1981). 1,79 mètre. Plutôt maigre et " pas très beau "... Parents décédés. Divorcé après cinq ans de mariage. Son ex-épouse, Beate, a la garde de leur fils Thomas, 10 ans. Remariée à un professeur agrégé. Thomas rend visite à son père un week-end sur deux. Veum dit de lui-même qu'il est un " détective... sans épouse, sans fils, sans bons amis, sans partenaire fixe... " (Pour le meilleur et pour le pire, p. 13). A travaillé cinq ans à la Protection de l'Enfance qui a estimé qu'il n'était pas assez mûr pour ce métier et l'a mis à la porte... Il faut dire que Veum " s'était appuyé trop lourdement sur un dealer ". (Le loup dans la bergerie, p. 12). Tout ce qu'il possède : " un téléphone somnolent et une Morris Mini grise qu'il n'a pas les moyens de remplacer "... A un penchant pour l'alcool, l'aquavit plus particulièrement (" le sang des solitaires ", " le réconfort des loups fatigués ") mais les longs footings qu'il effectue contribuent à créer " une sorte d'équilibre "... A couru son premier marathon en 3 h 50 mn 10 s, ce qui n'est en somme pas si mal... pour un homme de 39 ans au régime chaotique... A constamment des problèmes d'argent et les factures impayées ne cessent de s'accumuler sur son bureau. Clientèle rare et " souvent peu fortunée "... Veum refuse cependant de s'occuper des affaires de divorce et de maris trompés. C'est contraire à ses principes. Peu apprécié de la police locale, surtout de l'inspecteur Muus qui le traite de " ramasseur de linge sale " et d' " animal nuisible "... A des goûts musicaux simples : les Beatles, le jazz des premières heures, Brel et Schubert. " Chasse toujours en solitaire "...
L'auteur : Gunnar Staalesen, " le père de Varg Veum ", dramaturge et romancier, " a toujours affirmé se contenter de transposer, dans le cadre norvégien de sa ville de Bergen, l'univers du hard boiled américain en remplaçant toutefois le whisky par l'aquavit " (Le Monde, 12 décembre 2003).
La nuit, tous les loups sont gris constitue le 5e épisode des aventures de Varg Veum, " le Marlowe norvégien ", traduit en français, après Le loup dans la bergerie, Pour le meilleur et pour le pire, La Belle dormit cent ans et La femme dans le frigo. Il est tout aussi attachant que les quatre premiers. L'auteur y fait toujours montre d'autant de compassion envers les victimes, les faibles et les exclus du soi-disant (sic) Etat-providence de son pays. Il poursuit son observation attentive de la société norvégienne. Chez Staalesen, " le contexte historique (dans ce roman, "certains aspects troubles du passé de la Norvège au lendemain de la seconde guerre mondiale") ou l'arrière-fond socio-culturel ne sont jamais anecdotiques, sans pour autant venir occulter l'intrigue. " La ville de Bergen, par exemple, est un personnage à part entière, et que dire de la pluie, cette pluie froide qui ne cesse de tomber sur la côte ouest du pays ? Staalesen nous fait plonger dans une Norvège méconnue dont il ne cesse d'explorer les plaies et les vices. Son anti-héros solitaire, désabusé mais sentimental, lucide, compréhensif, terriblement humain, quelque peu " étranger " dans son propre pays, est " plein de désillusions sur la vie, mais il sait en rire et nous fait rire avec son sens de la formule " (Page des libraires).
Varg Veum est de la trempe des John Rebus et Kurt Wallander. Une référence ! Gunnar Staalesen, " un Chandler norvégien " à lire absolument !

Roque Le Gall

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