Clara et la pénombre

José Carlos SOMOZA

Actes Sud, 2003
Coll. Lettres Hispaniques. 23 euros. Traduit de l'espagnol. Première parution dans la langue originale en 2001.



En 2006, l'art hyper-dramatique a relégué au rang des peintures rupestres l'art de la peinture sur des toiles tendues sur des châssis de bois. Désormais les plus grands artistes du monde (ainsi que les plus modestes en vogue d'ailleurs) peignent des hommes et des femmes, jeunes (voire juvéniles) et beaux pour la plupart. Des écoles les dressent à devenir des supports parfaits pour la peinture des maîtres : apprêtables, malléables, ils doivent pouvoir tenir des positions à la limite de la torture physique pendant des heures, ignorant crampes, démangeaisons et présence du public... Clara Reyes est "toile". Elle rencontre le plus grand des maîtres de l'art HD, Bruno Van Tysch, qui veut la peindre pour sa nouvelle collection. Le génie veut l'immortaliser dans un tableau-hommage à Rembrandt. Cependant qu'elle est lentement apprêtée à Amsterdam, toute la fondation Van Tysch, vaste corporation gravitant autour du peintre, est à la poursuite d'un assassin qui a dérobé une des plus belles toiles du maître et l'a odieusement massacrée.

Sur un canevas classique l'auteur a su broder une tapisserie au point d'une incroyable délicatesse. Tout l'art hyper-dramatique est décortiqué jusqu'à sa substantifique moelle. Chaque modèle abandonne comme des pelures d'oignon idées, souvenirs et personnalité pour devenir coquille vide, le réceptacle des émotions et couleurs peintes sur lui par l'artiste. Lorsque le modèle prend de l'âge, du ventre ou qu'il n'est tout simplement plus satisfaisant, il est remplacé par une copie. Tout autour de l'art HD, l'auteur développe d'infinies variations sur l'exploitation du corps au nom de l'art et l'esclavagisme raffiné qui en découle. L'artisanat humain, où les modèles ratés ou de moindre envergure deviennent des objets usuels (cendrier, plateau, table, chaise, etc. ), les art-shocks où le public entre en interaction physique avec les toiles humaines (le plus souvent de façon sexuelle). Les enjeux financiers autour de l'art HD sont gigantesques et c'est bien là ce qui fait le plus frémir dans cette vision très réaliste, car c'est ce qui lui donne son relief incroyablement vraisemblable. L'argent et son pouvoir corrupteur entachent cette lubie artistique. L'auteur démonte les rouages de sa machine pour nous en exposer le mécanisme parfait et plus encore pour mieux attirer notre attention sur la couleur de l'huile financière qui lui permet de si bien fonctionner. On n'est pas loin hélas de l'incroyable organisation qui permet à des centaines de femmes des pays de l'est de se transformer en marchandise sur les trottoirs européens. Le fantasme littéraire n'épouse que trop bien les contours des réalités odieuses de nos si parfaites sociétés occidentales.

Un chef d'oeuvre !

MGRB

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