Wazemmes

Noël SIMSOLO

L'Ecailler du Sud, 2005



Lilles, capitale du Nord. Splendeur discrète des briques rouges, opulence traditionnelle des brasseries, et aussi misère des bas-quartiers ouvriers. Lorsque Guillaume Bravant revient dans la ville qui l'a vu grandir et qu'il a fuie depuis quarante ans, c'est comme pour un rendez-vous avec le destin. Un vieillard richissime qu'il n'a rencontré qu'une fois dans sa vie et avec lequel il a échangé trois phrases lui lègue sa fortune qui comprend entre autres des toiles de maîtres et un palais déguisé en demeure bourgeoise en plein centre-ville. Une sorte de coup du sort avec un ruban doré autour pour l'ancien anarchiste qu'il était, pour le peintre modeste qu'il est devenu, pour le pick-pocket de talent qu'il demeure. Mais pourquoi lui ? Qu'y a-t-il entre cet ascète particulier qui ne regrette que son amour perdu pour la belle Colette et l'ancien résistant de la première heure, le mécène misanthrope amateur de jeunes femmes et d'oe'oeuvres d'art précieuses " qu'est mort d'une glissade " comme disait le grand Jacques ? Notables froids et calculateurs et malfrats de tous poils se dressent bientôt dans l'ombre : les pavés lillois vont se mettre à reluire de sang versé et d'immondices déversés en ces froides journées d'hiver...
Voyons, n'en faisons pas un mystère, on se doute plus que rapidement du lien existant entre le héros du roman et son généreux légataire. Las, il n' y a bien que Guillaume Bravant pour mettre 209 pages pour découvrir la vérité ! Mais bon, bien sûr l'intérêt du livre ne réside pas dans l'originalité de l'intrigue, ou bien la présente chronique n'aurait pas lieu d'être ! L'intérêt est d'abord dans la visite de Lille, dont on devine l'auteur amoureux non transi (à part de froid dans les coins sombres). Il faut soi-même vivre à Brest—la—grise pour comprendre cet attachement aux pavés rendus glissant par le verglas, aux passants auxquels le sourire ne vient aux lèvres que quand vous croisez leur regard, aux quartiers dont le visage ne change pas malgré les changements de fards appliqués avec plus ou moins de soin par les différentes municipalités cache-misère. L'intérêt est aussi dans ce portrait d'une génération qui est rarement au premier plan dans les polars classiques. De soixante à quatre-vingt ans, les hommes du récit sont tous à l'âge des bilans, plus ou moins amers, plus ou moins désenchantés, plus ou moins jouisseurs... Il n'y a guère que le commissaire Devister, homme intègre et vertueux pour se trouver satisfait de son sort. Et bien mal lui en prend, puisque son créateur en profite lâchement pour le gratifier de malaises et de migraines insistantes qui laissent subodorer au lecteur une punition à la hauteur de cet orgueil insensé (un cancer ? un anévrisme ? ?). Bon, vous n'êtes pas encore convaincus ? Disons pour éclairer un peu la lanterne de l'amateur de polar que vous êtes peut-être qu'on a l'impression de tenir entre ses mains un Lawrence Block moins intime avec ses personnages mais autant avec sa ville (si ça, ça ne vous décide pas...). Laissez-vous tenter par ces quelques bonnes heures de lecture, vous ne le regretterez pas.

Marion Godefroid-Richert

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