Là -bas

Anne SIBRAN, Didier TRONCHET

Dupuis, 2003
Coll. Aire Libre. 12,50 euros



Alors que sa mère, son épouse enceinte et sa soeur sont réfugiées en France, Alain Mercadal, employé dans une compagnie d'assurances, assiste impuissant à une violente fusillade qui ensanglante un petit marché d'Alger... Malgré le danger, Alain reste en Algérie et ne se résout à quitter son pays pour rejoindre sa famille en métropole qu'au tout dernier moment. Personnellement menacé, contraint et forcé, il doit lui aussi s'exiler, laissant toute sa vie derrière lui. En France, son épouse donne naissance à une petite fille : Jeanne, mais ce bonheur sera de courte durée, tant sont nombreuses les difficultés d'intégration. Alors ne reste plus à Alain Mercadal et aux siens qu'à revivre leur Algérie dans leur mode de vie et dans leurs rêves et leurs souvenirs de là-bas...

Un pays, l'Algérie, accède à l'indépendance à l'issue d'un conflit qui a fait de nombreuses victimes. Le drame de l'exil tel que les Pieds Noirs ont été contraints de le vivre après qu'ils ont dû, au terme de la Guerre d'Algérie, brusquement tout abandonner de ce qui avait fait leur vie, sans espoir de le retrouver jamais... Pour tous ces gens déracinés, ces Français d''outre Méditerranée, là-bas, c'est maintenant l'Algérie... En forme d'hommage à son père (la narratrice se remémore ses souvenirs d'enfance en s'adressant à son père à la deuxième personne : tu...) et adapté de son roman autobiographique intitulé "Bleu Figuier" (éd. Grasset), Anne Sibran nous livre un témoignage émouvant sur le drame d'une famille en exil, contrainte de fuir une guerre qui ne la concerne pas. La nostalgie du pays qui les a rejetés se fait durement sentir en cette "terre d'accueil" qui ne fait pas le moindre effort pour comprendre ces Français d'une culture différente. La métropole ne se montre guère tendre avec la pauvre famille Mercadal en proie au mépris, à la moquerie, à la bêtise humaine et à la discrimination ou à l'indifférence. Difficile en de telles circonstances pour des déracinés de commencer ainsi une nouvelle vie ! Personne pour vous tendre la main ! A cela s'ajoute la grisaille et le climat froid et humide ! Repliée sur elle-même, la famille finit par se claquemurer à l'abri de ses hautes haies derrière les murs de son pavillon de banlieue, perd sa joie de vivre et peu à peu se délite. Brisé par les conséquences du déracinement qu'on lui a imposé, Alain Mercadal est touchant. Malgré tous les efforts déployés et sa naturelle bonne volonté, jamais il ne sera accepté ni par ses nouveaux collègues de travail ni même par ses voisins. Sans doute n'en est-il pas dupe puisqu'il en souffre, mais par fierté vis-à-vis des siens qu'il cherche à protéger vaille que vaille, il n'ose pas s'avouer vaincu... Il semble toujours garder un sourire de façade, une bonne humeur factice devant sa famille... Mais la vie ne fait pas de cadeaux et il craque... Nous l'avons compris, cette histoire est triste, à la fois tragique et tendre, et évite les écueils du pathos. L'album du reste se lit avec bonheur... grâce au talent de Tronchet. Son trait naïf, caricatural, donne un ton plus léger et une note d'humour à ce témoignage sobre et réaliste... Tronchet crée un décalage efficace qui évite le côté larmoyant... Il rétablit l'équilibre... en caricaturant gentiment les personnages, il les rend encore plus sympathiques (la mère...). La mise en couleur fonctionne bien et respecte le récit : lumière jaune et éclatante pour Alger en contraste avec les bleus et les verts froids de Paris !

Digne et nostalgique, plein de tendresse, juste, profond, pudique et particulièrement émouvant, un album magnifique, inoubliable ! A lire et à méditer...

MGRB

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