Bois mort

James SALLIS

Gallimard, 2006
coll. Série noire, 280 pages, 17,50 euros



" La vie, a dit quelqu'un, c'est ce qui vous arrive pendant que vous attendez que d'autres choses arrivent, qui, elles, n'arrivent jamais ". (p. 17)

Turner, la soixantaine, vient de s'installer dans une petite ville au fin fond du Tennessee. En fait de ville, il s'agit plutôt d'une modeste bourgade de 1 275 âmes (Cela ne vous rappelle-t-il rien ? Mais si, bien sûr !). Un endroit parfait pour qui voudrait enterrer son passé et éviter les contacts humains, d'autant plus que la cabane de Turner se trouve à l'écart de ladite bourgade. Après son retour du Viet-Nam, Turner a d'abord été flic à Memphis avant d'être incarcéré pendant onze années interminables. Il a ensuite passé " quelques années de plus comme citoyen honorable et productif " avant de prendre sa retraite dans ce coin perdu qu'il semble toutefois apprécier : " Par ici, les gens ne bougent pas vite. Ils grandissent en apprenant à respecter les maisons d'autrui, leurs terres et leur vie privée, à ne pas franchir les lignes, dont certaines sont invisibles. Et à respecter l'histoire du coin. Ils se glissent, comme ils disent, se faufilent au coeur des choses. Peut-être la raison pour laquelle j'avais choisi de m'installer par ici... " (p. 12) C'est alors que Turner voit arriver la jeep du shérif. Ce dernier en descend, une bouteille de Wild Turkey à la main...

Le shérif : Tu laisses toujours tout derrière toi, tu abandonnes, tu passes à autre chose ?
Turner : Je ne suis pas sûr d'avoir eu le choix.


Après " la tragédie " qu'a représenté pour les fans de James Sallis la fin du cycle Lew Griffin (Bluebottle, etc.), c'est donc un nouveau cycle que nous propose l'auteur, avec le personnage de Turner, ex-flic, ex-taulard, ex-thérapeute. Ce nouveau protagoniste solitaire, au passé douloureux, s'annonce déjà " comme le petit frère blanc de Griffin ". Personnage complexe lui aussi, il est en quête de rachat et de rédemption. Venu se réfugier, voire se cacher, dans un trou perdu " entre Memphis et nulle part " (" Tout ce que je voulais c'est qu'on me laisse tranquille, et j'avais pris toutes les mesures en ce sens. ", p. 26), il va bientôt prendre conscience qu'il est difficile d'échapper à la noirceur du monde mais aussi que certains êtres peuvent faire preuve d'une bonté insoupçonnée. D'ailleurs n'est-il pas en conflit davantage avec lui-même qu'avec le monde extérieur ? Le roman est bâti sur deux plans simultanés : l'auteur fait alterner le déroulement de l'enquête policière et le récit de la vie passée de Turner... Et comme toujours ce grand raconteur d'histoires, ce grand styliste fait mouche. Ce n'est pas sans raison que James Sallis est unanimement considéré comme un des plus grands auteurs du roman noir américain... Bois mort est un des plus beaux romans de ce génial touche à tout ! Absolument superbe.

Roque Le Gall

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