Le Sommeil du monstre — 32 décembre

Enki BILAL

Humanoïdes Associés, 1998
Deux premiers tomes d'une trilogie à paraître.



Sarajevo, 1993. Trois orphelins nouveaux nés, Nike, doté d'une mémoire phénoménale qui lui permet de remonter dans ses souvenirs jusqu'aux premiers jours de son existence, Leyla et Amir, frères et soeoeur de guerre, s'éveillent à la vie dans une ville dévastée par le conflit bosniaque. Ils seront à jamais unis par un lien indéfectible... Trente ans plus tard, les maux qui accablaient l'ex-Yougoslavie semblent s'être étendus à l'ensemble de la planète. Malgré la résistance des "théocraties légales", l'obscurantisme incarné par l'organisation extrémiste Obscurantis Order est bien près de gagner la partie, notamment grâce à sa maîtrise des technologies de pointe du XXIe siècle...

Dans un monde en dérive, dévasté par la folie des hommes, un monde où puissances économiques, religieuses, scientifiques et mafieuses oeoeuvrent pour asseoir leur pouvoir et leur domination, Nike Hatzfeld, obsédé par ses souvenirs dans lesquels il arrive à remonter de plus en plus loin, cherche désespérément la trace de Leyla et Amir qu'il considère comme sa soeoeur et son frère. Entre clones bioniques, mouches assassines et attentats meurtriers, il aura fort à faire pour arriver à ses fins et échapper au destin que lui a tracé l'Obscurantis Order...

Il aura fallu de la patience pour attendre cinq ans que Bilal nous livre avec "32 Décembre" la suite de "Le sommeil du monstre" !... Difficile de résumer en quelques lignes le travail d'Enki Bilal dans les deux premiers albums, étranges, denses et ô combien foisonnants, de sa nouvelle trilogie. L'auteur nous livre ici une intense réflexion sur la notion d'identité, sur la mémoire et sur la place de l'homme dans un monde effrayant, brutal et impitoyable où les puissants s'affrontent aux dépens des plus faibles, par le biais d'une dérive onirique et futuriste parfaitement maîtrisée où chaque détail a son importance. Car il existe deux moyens de vivre la lecture de cette oeoeuvre. La première, la plus accessible, consiste à se laisser porter par la beauté des textes et des images (trait fouillé, extrêmement travaillé sans pour autant perdre en lisibilité et visiblement plus jeté dans le deuxième tome que dans les albums précédents, couleurs somptueuses, le dessin est magnifique, fascinant, maîtrisé, tant dans le traitement des décors, des personnages que dans la restitution des ambiances), comme dans un rêve halluciné. La seconde revient à interpréter ce rêve pour découvrir la densité du propos de l'auteur. En effet, à travers ce tableau noir et désespéré d'une humanité en crise, c'est bien du monde actuel que Bilal veut nous parler, et en particulier du drame de l'ex-Yougoslavie qui lui tient particulièrement à coeoeur. C'est l'occasion pour lui de mettre les points sur les "I" : qu'importe que l'on soit "serbe, croate ou musulman" ! Il doit bien exister un moyen de vivre ensemble, sans s'attarder sur ces distinctions ridicules...

Pleine d'humanité, riche, intelligente, sensible, complexe et très forte, une oeoeuvre personnelle qui exprime toute la révolte d'Enki Bilal face à la guerre, ses atrocités et ses morts. C'est magnifique et passionnant. Du grand art. Chapeau !

MGRB

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