La huitième couleur

Terry PRATCHETT

L'Atalante, 1996



Serait-il encore possible de n'avoir encore jamais entendu parler de l'oeuvre la plus justement célèbre de Terry Pratchett, écrivain de science-fiction anglais, génialement doué pour la "déconnade" et au talent de conteur incontestable ? "Les annales du Disque-Monde"... Un cycle débridé, complètement foldingue, original et cohérent, une série importante (plus de vingt-cinq titres parus outre-Manche) qui ne ressemble à rien d'autre de connu, passionnante, truculente, vraiment très réjouissante, tout à la fois éminemment distrayante et dans le même temps profonde et émouvante, une série qui tient tout à la fois de la farce et de l'allégorie, grâce à laquelle on ne peut que se régaler - pour peu bien sûr qu'on apprécie le burlesque -, dont on savoure l'inventivité, la démesure, mais encore la justesse, l'efficacité et la causticité de la critique sociale, la précision des descriptions, ainsi que l'originalité du style très personnel de l'auteur et la vivacité de son écriture. A ne surtout pas rater, donc ! Quand on commence l'un ou l'autre des tomes qui composent "Les annales du Disque-Monde", difficile de lever le nez avant le dénouement ! Cela s'ingurgite en quelques heures. On va de surprise en surprise, on s'évade, on se prend de sympathie pour les personnages à la fois pittoresques et attachants... et impossible de réfréner le rire qui vous prend ! Et puis l'envie vous prend de relire ce roman encore et encore, ne serait-ce que pour l'infime plaisir - mais ô combien jubilatoire ! - de débusquer, au fil des pages, une de ces innombrables "private jokes" glissés ici et là et qui forcément vous ont échappé à la première, deuxième voire troisième lecture.

Monument littéraire picaresque, foisonnant et abouti, le cycle des "Annales du Disque-Monde" qui remporte un succès mérité fait bel et bien partie de ces sagas de légende qu'il n'est plus nécessaire de présenter... Quoique !... Ne serait ce que parce que revient au britannique Terry Pratchett le mérite immense d'avoir créé avec cette série de romans enthousiasmants un genre à part entière : la fantasy burlesque et parce que cela fait bien plaisir d'évoquer ces romans qu'on aime et dont on ne se lasse pas !

Le principe même du Disque-Monde laisse rêveur : un monde plat - avec en son centre un énorme pic rocheux -, reposant sur le dos de quatre éléphants géants - citons pour mémoire Bérilia, Tubul, Tiphon l'Immense et Erakine - eux-mêmes juchés sur la carapace d'une gigantesque tortue, la grande A'Tuin. Un soleil miniature tourne, comme de bien entendu, autour de ce monde fantastique bordé par une cascade dont les eaux se déversent dans le vide sidéral, forçant d'ailleurs, au passage de son orbite assez inhabituelle, un des éléphants à lever une patte arrière de manière à le laisser passer... Les absurdités drolatiques peuplent les pages du génial auteur, tous les petits détails sont prétextes à des clins d'oeil hilarants. Les personnages auxquels Terry Pratchett donnent vie héritent d'ailleurs souvent de dons calamiteux qui les plongent, pour notre plus grande joie, dans des aventures pour le moins rocambolesques.

Prenons la plus connue et récurrente victime de l'imagination débridée de l'auteur : Rincevent, le mage le plus pitoyable de tout le disque-monde. Son incapacité totale à exercer le moindre sort ne serait pas si désespérante - pour lui - s'il n'était pas également doté d'un talent de compétition inégalable pour se mettre dans des situations inextricablement dangereuses pour sa vie et celle de son entourage : il fait preuve d'un don certain pour toujours sauter à pieds joints dans un foutu pétrin. Dans "La huitième couleur", Rincevent se retrouve par exemple en charge du seul exemplaire présent de touriste à Ankh-Morpork - la capitale du disque-monde -, l'inénarrable Deuxfleurs et son bagage magique. Cela va le conduire entres autres mésaventures à déclencher le plus grand incendie de l'histoire de la ville par l'intermédiaire de l'hache-sueur-rance (!), à rencontrer le plus grand héros de tous les temps, Cohen le barbare, et à aller visiter les contre-fins de l'océan du bord, histoire de découvrir enfin la réponse à la grande question métaphysique : "Quel est le sexe de la grande A'Tuin ?"

Bref, du bonheur en lecture. Bienvenue dans le monde de Terry Pratchett, unique auteur au monde pour qui la Mort, squelette ambulant certes, n'en est pas moins de sexe masculin !

Marion Godefroid-Richert

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