Nycthémère

Jean-Bernard POUY

Contrebandiers, 2004



Imaginez plutôt ! Alors que se met en place un régime très autoritaire, la France est recouverte de maisons aux différentes couleurs symbolisant leur appartenance à une idéologie politique : bleue, rose, verte, brune, noire, rouge, rouge et noire et j'en passe, toutes sont armées jusqu'aux dents, bien que de façon inégale - lance-roquettes pour les unes, farouche détermination pour d'autres - et décidées à en découdre. Chacune d'elles conclut des alliances de "raison", histoire de parvenir à vaincre les maisons adversaires. Ces maisons s'éliminent donc à tour de rôle du paysage avec plus ou moins de traîtrise, pour le plus grand bonheur d'une poignée d'irréductibles "anars", pour qui le grand soir pourrait bien enfin être arrivé... La révolution ! Raymond le Camion de Voirie, Artus et Pola, animateurs à Radio Libertaire, un mâle et une femelle pour qui le Rock'n'roll est la Bible ultime, qui ne font aucune concession au temps et qui vivent en marge de la société, Dominique, le petit fugueur et les autres vivent et meurent au rythme de la glose révolutionnaire d'Adonis Klakos, grand prêtre de l'Araison, la muse du Blank Point. La Révolution, selon le dogme que prône Adonis Klakos ? Il suffit d'appliquer le principe de la feuille désossée : arracher la chair verte, faire apparaître les membrures, penser à l'araignée... ou, pour résumer plus simplement : s'attaquer aux "copros", à la maison bleue, verte, rouge. Une révolution vite faite bien faite, car tout se fait plus vite maintenant. La révolution ! Non pas pour prendre le pouvoir, mais tout simplement pour le rendre à ceux qui y ont droit ! Tout cela en vingt-quatre heures, le temps d'un nycthémère...

Jean-Bernard Pouy nous régale une fois de plus avec l'histoire de ces politisés magnifiques, ces soldats de l'ombre embusqués pour la plus grande gloire du renouveau. Un peu comme dans "Larchmutz 5632" [ed. Gallimard, coll. Série Noire], on suit les péripéties des différents groupuscules qui tracent la route jusqu'au point de ralliement, face à la mythique maison bleue. Dans "Nycthémère", l'auteur opte pour une construction magnétophone, habile et maîtrisée : une succession de "play", "pause", "reward" rythme la narration entre scènes d'action et flash-back. De plus, la verve et la gouaille qui lui sont propres font merveille. Humour cynique, lyrisme, grâce et ferveur baignent la rencontre de ces grands illuminés, ces désespérés de la vie à qui il voue une tendresse toute particulière. Une certaine douceur aussi. Bien sûr, pour l'auteur, ils ont raison ; bien sûr aussi ils seront trahis. Mais bon, Jean-Bernard Pouy doit être amoureux ou bien doucement avancé en âge, car la vie, cette fois-ci, ne joue pas de sale tour à ses héros. Personne ne tue le traître, le traître ne trahit pas, la belle troupe ne se trouve pas anéantie par la toute puissance de l'Etat avec un grand E ou de l'armée avec un petit a. Il y a enfin un espoir pour la révolution et la sincérité. Signe des temps ? En sommes-nous arrivés à un tel état de déliquescence sociale que même J. B. Pouy le désenchanté entrevoit une possible fin de la p... capitaliste ?

Sans extrapoler sur le sujet, contentons-nous tout simplement d'un bon cru. Une fantasmagorie politique - ou apolitique diront peut-être certains - et sociale qui pour une fois ne finit pas trop mal, c'est toujours bon à prendre ! C'est intelligent, grinçant et drôle, critique et formidablement bien écrit. Ne passez pas à côté ! Une fois n'est pas coutume, amusez-vous bien de cet objet littéraire Pouyesque !

MGRB

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