Bibliothèque de l'Entre-Mondes

Francis BERTHELOT

Gallimard, 2005



Ce " guide de lecture " se divise en deux parties distinctes : tout d'abord un essai sur les transfictions, ensuite un panorama des différents ouvrages pouvant constituer le corpus en question.

Transfiction ? Kesako ? Ce terme renvoie à ces nombreux romans (souvent les meilleurs ! ) que l'on ne sait pas où classer dans sa bibliothèque, parce qu'ils ne ressemblent à aucun autre, qu'ils échappent justement à toute classification. Prenons des romans très connus, tels que 1984 de George Orwell, Le Procès de Franz Kafka, Le Maître du haut château de Philip K. Dick ou encore (avec davantage de réserves) Le bruit et la fureur de William Faulkner. S'agit-il de littérature ? Evidemment. Générale ? Le doute s'insinue, davantage pour certains que pour les autres, suivant le point de vue. Ces romans ont en effet en commun d'échapper d'une façon ou d'une autre aux lois de la littérature, soit dans le fond, soit dans la forme (introduction d'éléments appartenant à la SF ou au fantastique pour les uns, déstructuration du récit pour les autres).

Pour mieux comprendre, laissons parler l'auteur : " [Les transfictions] constituent [...] non pas un genre littéraire à proprement parler, mais plutôt une interface, une sorte de nébuleuse entourant la frontière littérature générale/littératures de l'imaginaire, nébuleuse dont les contours sont forcément indistincts. [...] les ouvrages choisis [...] transgressent en premier lieu les règles du domaine auquel on les rattache (lois du réalisme dans le mainstream, contraintes de genre en SF) ; ensuite, seulement, ils peuvent diversifier davantage leurs infractions. " (p. 19). Ou, plus simple : " [...] le premier critère qui permette d'identifier une transfiction est sa non-appartenance à un genre ou à un sous-genre bien établi. " (p. 43)

A la lecture de ce très savant (mais parfaitement accessible) ouvrage, l'on ne peut s'empêcher de se dire qu'il s'agit là de considérations bien françaises, tant nous nous plaisons à batailler pour tout cataloguer, et éventuellement rejeter ce qui sort du droit chemin, comme le signale Francis Berthelot : " Les Anglo-Saxons, moins cartésiens que nous, ont toujours témoigné d'une grande ouverture à l'imaginaire. Le fantastique et le merveilleux font partie intégrante de leur culture, y compris chez des auteurs "réalistes" comme Dickens. Le XXe siècle les a rapidement vus s'engouffrer dans le champ prometteur de la science-fiction. Pour cette raison peut-être, leurs artistes se penchent depuis quelques années sur la zone frontalière qui nous intéresse, désignée par différents termes comme Slipstream (Bruce Sterling, Lawrence Person) ou Interstitial Arts (Terri Windling, Delia Sherman, Ellen Kushner). " (pp. 79-80)

Cette Bibliothèque de l'Entre-Mondes est donc passionnante à plus d'un titre. Tout d'abord, l'auteur s'efforce de " donner un début d'identité à un corpus qui, jusqu'à présent, n'a jamais eu cet honneur " (p. 134), ce qui donne un nouvel et très intéressant éclairage sur toute la production littéraire du XXe siècle. (L'on pourra d'ailleurs s'amuser de voir jusqu'où peut aller cette manie du catalogage évoquée plus haut : ouf, c'est fait, on peut désormais classer tous ces livres inclassables dans la catégorie Transfictions ! ) Ensuite, et surtout, c'est un livre qui donne envie de lire, l'enthousiasme de l'auteur se révélant très communicatif. Si, comme tout un chacun, votre table de chevet déborde de livres en attente, il vaut peut-être mieux vous abstenir d'ouvrir celui-ci...

Mikael Cabon

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