Trafiquants d'espérance

Marc MALÈS, Philippe THIRAULT

Dupuis, 2004
coll. Empreinte(s). 12,94 euros



Sierra californienne, septembre 1852. Blessé, Alexander James Harrison se meurt à l'entrée d'une mine. Un an auparavant, ce jeune homme de bonne famille avait quitté Boston, abandonnant sa mère que son aventure californienne a fini, en moins d'un an, par complètement ruiner, et sa cousine Héléna, secrètement amoureuse de lui, pour se laisser emporter corps et âme dans la tourmente de la ruée vers l'or. Les nouvelles se faisant de plus en plus rares, son meilleur ami Clyde Morgan, étudiant en médecine, décide de se lancer sur la piste d'Alex. Dans l'Ouest sauvage et impitoyable où il côtoiera des prospecteurs venus de tous les coins de l'Amérique, Clyde apprend, à Devil's Camp, le dernier claim déclaré par Alex, sur la rivière Sacramento, le dur métier des orpailleurs et, peu à peu, même si les gains sont maigres et les conditions de travail extrêmement difficiles, se laisse lui aussi gagner par la fièvre de l'or. Alex quant à lui n'est plus là depuis longtemps. Il est parti tenter sa chance plus haut dans la Sierra aride. Après des mois d'une vie misérable, âpre et rude, Clyde y retrouve enfin son ami qui, dans la dernière lettre qu'il lui avait adressée, quelques mois plus tôt, l'avait pressé de venir le rejoindre, lui promettant des gains fabuleux. Mais trop tard ! Alex, dont le bras gauche est rongé par la gangrène, a perdu la tête. Il ne reconnaît pas Clyde et meurt de soif, de fièvre et d'épuisement dans ses bras. Ne pouvant se résigner à retourner à Boston les mains vides, Clyde qui n'a même pas de quoi payer son billet de retour s'installe à San Francisco où il se fait plumer au poker dès le premier soir...

Dans la périlleuse effervescence de la ruée vers l'or, un jeune homme de bonne famille plonge dans l'enfer de la prospection, puis celui de l'univers cynique et sulfureux des jeux d'argent, quitte à y perdre son âme.

Le duo Philippe Thirault - Marc Malès (série "Mille Visages", un western fantastique, trois albums parus aux Humanoïdes Associés) revient dans un diptyque apparemment plus classique, sur fond de ruée vers l'or. La présente série est en fait l'adaptation en bande dessinée de "Lucy" premier roman de Philippe Thirault publié au Serpent à Plumes. "Trafiquants d'espérance" apparaît comme un western crépusculaire qui démythifie de manière implacable la ruée vers l'or en Californie. L'album s'ouvre sur un long flash-back qui, s'il manque un peu de rythme, demeure intéressant en cela qu'il pose le contexte, qu'il dépeint parfaitement le climat de folie qui s'est emparé des Etats-Unis en cette fin de XIXe siècle et qu'il situe les personnages principaux. Peu à peu, cependant, le western traditionnel, en fait une aventure humaine, cède la place à un drame intimiste dans lequel un jeune homme perverti par la fièvre de l'or perd, en plus de son innocence et de sa candeur, ni plus ni moins que son humanité, voire son âme. L'idée des échanges épistolaires entre les deux amis, puis entre Clyde et la famille d'Alex donne plus de corps à l'intrigue. Les dialogues entre chercheurs d'or sont justes, ciselés, particulièrement savoureux. De plus, Philippe Thirault se donne le temps de développer la psychologie de ses personnages, laissant doucement mais inéluctablement Clyde Morgan s'endurcir et s'enfoncer dans le mensonge. A la fin de ce premier opus, ce mensonge semble régir sa nouvelle vie aussi bien privée que professionnelle. Marc Malès quant à lui fait revivre toute l'horreur de cette époque dramatique au travers de planches saisissantes et flamboyantes. Son dessin réaliste joue beaucoup sur les contrastes, fait alterner les traits durs, burinés, déformés et repoussants des prospecteurs fous, avec le visage encore bien juvénile de Clyde et celui aristocratique, doux et pur, d'Héléna, les paysages grandioses, rustres, et indomptés de l'Ouest sauvage avec les décors urbains plus ou moins policés ou civilisés. L'emploi de la couleur directe, avec une dominante de tons sépia, ocre et brun rouge, restitue bien l'ambiance western et l'atmosphère de poussière et de canicule propre à la Californie.

Un récit poignant dont on lira la suite avec intérêt.

MGRB

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