Days

James LOVEGROVE

Bragelonne, 2005
20,00 euros



Days est un gigastore, autrement dit une sorte de supermarché dépassant la conception de l'immense pour atteindre le gigantesque, une sorte de ville dans la ville. Conçu par un génie visionnaire, Septimus Days, il est géré depuis la mort de son créateur par les sept fils Days, qui portent chacun un nom de jour de la semaine. On trouve de tout dans ce " plus grand et plus beau magasin du monde " comme le clament les publicités, des objets rares et précieux, des animaux en voie de disparition, de sublimes créatures douées pour la luxure et tout ce qui s'achète s'étalent dans les 666 rayons de l'énorme édifice. Des destins se croisent, se font et se défont tout au long des allées . Franck, le vigile parfait, " fantôme " de son état, qui a poussé l'art de se fondre invisiblement dans la foule de façon tellement anonyme qu'il n'arrive plus à retrouver son reflet dans les miroirs, Linda qui a passé sa vie à économiser sou après sou pour pouvoir ouvrir un compte dans le magasin de ses rêves et y met les pieds pour la première fois, mademoiselle Dalloway, la pasionaria qui dirige le rayon livre et se doit de le défendre contre le rayon informatique tel un Hercule moderne contre une hydre coiffée de diodes électroniques périssables. Tous se mêlent dans un lent tournoiement pour valser au son de la fatalité.

Quelle réussite ! Qui pourrait croire que la vie d'un grand magasin peut être aussi passionnante ? Il fallait hisser les dimensions de l'endroit jusqu'au gigantisme pour ramener toute l'activité humaine au rang de celle d'une fourmilière. Dès lors l'extrapolation symbolique devient évidente : les ressorts de fonctionnement de ce formidable souk moderne sont démontés méticuleusement, comme par un soigneux et ironique horloger . On entre dans les entrailles du gigastore comme on visite l'enfer de Dante Alighieri, avec horreur et fascination, pour assister au supplice et à la félicité de toute la gent humaine piégée entre ces quatre murs sans fin . L'humanité grouille dans des étages de couleurs différentes qui représentent les différents niveaux de punition et de vice et dans les 666 rayons possédés par le démon " consommation ". Le foisonnement des références bibliques est particulièrement ressenti quand l'auteur détaille la " tête " dirigeant le magasin, les sept fils-jours de semaine tourmentés chacun par un des sept péchés capitaux, semblant tous être le résultat d'une subdivision du caractère de leur géniteur. Leur propre personnalité est broyée et remodelée sans fin dans le rôle assigné par Septimus le démiurge, qui n'a laissé aucune chance à sa progéniture d'échapper au destin par lui choisi. Ceci est particulièrement vrai pour le fils-dimanche dont le sort est scellé par sa propre nature de jour chômé, par essence oisif, improductif et non-générateur des sacro-saints bénéfices qui sont les guides spirituels de toute entreprise. Et ce n'est pas sans humour que l'auteur fait s'affronter au plus profond du magasin les deux rayons qui symbolisent le plus la civilisation occidentale post-industrielle : la librairie menacée d'obsolescence et l'informatique qui porte en elle sa tare de vieillissement ultra-accéléré. Et que dire alors de l'"oeoeil" du magasin, caché souterrainement hors de la vue du petit peuple grouillant des étages, l'"oeoeil" dans le " ventre " du monstrueux organisme Days (encore une métaphore sur l'appétit sans limite pour le profit ? ), "l'"oeoeil" était dans la tombe et regardait Caïn " ? Les interprétations sont sans fin et s'il n'y avait que ça... mais n'oublions pas les quelques personnages sur lesquels le projecteur de l'auteur s'arrête le temps du récit, qui échappent haut la main à la caricature. Du grand art ! Vivement la traduction des ouvrages suivant de J. Lovegrove...

Marion Godefroid-Richert

partager sur facebook :