Un petit boulot

Iain LEVISON

Liana Levi, 2003
Premier roman. Traduit de l'anglais (USA). Première parution dans la langue originale en 2002.
16 euros



"Jake, je veux que tu tues ma femme ! ", s'exclame Ken Gardocki, bookmaker à ses heures et surtout dealer de drogue et vendeur d'armes, un type à qui on ne la fait pas, le seul en ville à gagner du fric depuis la fermeture de l'unique usine de cette petite localité perdue du Wisconsin... Jake, c'est Jake Skowran, ex-chef du service de chargement maintenant délocalisé, Jake "l'Incorruptible", "Morality Jake", un brave type honnête et intelligent, apprécié de tous. Si Jake accepte ce "petit boulot", Ken Gardocki lui promet d'effacer sa dette de jeu, quatre mille deux cents dollars, et de lui verser en plus huit cents dollars cash. Jake n'a pas vu autant d'argent en neuf mois, depuis qu'il est au chômage comme six cents autres de ses compatriotes. Cet argent lui permettra d'acheter de la vraie nourriture, de récupérer sa télé chez le prêteur sur gages, de faire rebrancher le câble et de recevoir des amis. Et peut-être de reparler à Kelly, sa petite amie pendant huit ans - qui l'a quitté pour un vendeur de voitures - voire même de l'inviter à dîner. "Cinq mille dollars pour un boulot d'une journée !"... Jake pense à l'argent et pas à son âme, ni à la morale, ni à ce que sa mère dirait si elle était encore de ce monde (p. 17). Il se dit que c'est "une chance professionnelle à saisir". "Et ça pourrait foutrement bien être la dernière" (p. 18) ! Corinne Gardocki va donc mourir parce que Jake ne supporte plus la vie de chômeur et ses humiliations, parce qu'un petit malin de Wall Street a décidé que son usine ferait de plus en plus de bénéfices si elle se trouvait au Mexique..."Morality Jake" va donc devenir "un assassin respectable", protégé par quelqu'un, là-haut, peut-être le saint patron des tueurs à gages...

Pour la rentrée littéraire 2003, "Un petit boulot" figure parmi le choix des adhérents de la FNAC. Tout comme la critique dans son ensemble, ils ont apprécié ce premier roman de Iain Levison, né en Ecosse, élevé aux Etats-Unis, actuellement professeur d'université à Philadelphie. L'histoire de ce chômeur au bout du rouleau, prêt à faire n'importe quoi pour conserver sa propre estime est assurément prenante et captivante, subtile et drôle, folle et échevelée, cocasse et émouvante. Un ton jubilatoire, un humour féroce et décapant, des personnages bien campés, des dialogues savoureux et percutants, une belle écriture contribuent à la réussite de ce polar "immoral". "Un petit boulot" est également un polar noir et engagé. Les Etats-Unis s'y font allègrement égratigner - "Je soupçonne l'Amérique toute entière d'être en train de sombrer, moralement et financièrement." (p. 31) -. L'auteur dresse un portrait critique du libéralisme, évoque avec amertume ces petites villes industrielles qui se meurent des effets de la mondialisation, de l'économie de marché et de l'appétit toujours plus grand des compagnie pour les bénéfices. Sa sympathie va à l'Amérique "d'en bas", celle des chômeurs, celle des laissés-pour-compte qui ont tout perdu - même leur dignité - dans "un monde sans règles" (p. 96). A propos de Levison, on a cité Michael Moore ("pour le regard acerbe") et Jim Thompson ("pour l'humour perfide"). On pourrait également évoquer un autre Moore, Christopher Moore, l'auteur de romans noirs et loufoques tels que "Le lézard lubrique de Melancholy Cove", "Un blues de coyote"...Wait and see !

Quoi qu'il en soit, Iain Levison est sans nul doute un auteur très prometteur ! Et "Un Petit Boulot", un très bon premier roman !

MGRB

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