Nous avions un rêve

Jake LAMAR

Rivages, 2005



" Dans une Amérique future et néanmoins déjà présente ", l'Attorney général Melvin Hutchinson est la personnalité politique préférée de ses concitoyens après le président Troy Mc Craken. Premier Afro-américain à être devenu ministre de la Justice des Etats-Unis, ainsi que membre du très fermé Millenium club, cet ex-militant de la cause des noirs s'est un peu laissé corrompre par le pouvoir. Le progressiste de naguère s'est transformé en conservateur pur et dur, fervent défenseur de la peine de mort. On l'a même gratifié du sobriquet de " Hutch la potence " : " Je suis convaincu... que l'Amérique n'a pas besoin de plus de prisons mais de plus d'exécutions... La pendaison est plus économique... Un gibet peut durer très longtemps, s'il est bien fait. Et une bonne corde bien solide peut être utilisée plus d'une fois et épargner ainsi plusieurs millions de dollars aux contribuables... " (p. 21)
Sa réputation de justicier dur à cuire a encore été renforcée après l'ouverture des CRT, les Centres de Rééducation des Toxicomanes qui rencontrent un immense succès auprès de l'opinion publique.
Arrive la nouvelle que le Vice-président, Vin Ewell, vient d'être frappé par un accident vasculaire. Melvin Hutchinson, le plus populaire de tous les ministres est alors en passe de devenir le premier Vice-président noir des Etats-Unis ! Il est sur le point d'entrer dans l'Histoire ! Il redoute cependant qu'il puisse lui " arriver quelque chose de terrible "... Cet Attorney général qui dégage tant de dignité, d'autorité, de gravité est en effet rongé par bien des secrets qui pourraient le détruire...

Et encore un très bon livre américain ! Ce premier roman de Jake Lamar a été publié aux Etats-Unis en 1996. Ce diplômé d'Harvard est né dans le Bronx en 1961. Après avoir été journaliste à Time Magazine, il a décidé de se consacrer désormais à l'écriture et il vit à Paris depuis 1993. Ce roman, paru il y a dix ans donc et dont l'intrigue se déroule dans une Américaine uchronique qui est en train " de devenir une nation de barbares " (p. 263) est plus que jamais d'actualité. L'avenir paraît bien sombre dans ce pays " où il n'y a plus de gens "... : " Il ne reste plus que des catégories de gens : des races, des sexes, des ethnicités, des orientations sexuelles, des cultures... " (p. 339)

Sans manichéisme aucun, Jake Lamar brosse le tableau pessimiste d'un pays rongé par la haine, la violence, l'intolérance, le racisme. Pour ce faire il s'appuie sur une intrigue complexe et remarquablement construite dans laquelle se démènent des personnages tout aussi complexes qui constituent la vraie force de ce roman dérangeant. Thriller politique provocateur, lucide, émouvant, fascinant, intelligent, inventif, original, violent, cruel mais non dénué d'humour, Nous avions un rêve est également une fable brillante et une satyre prophétique et visionnaire. Le constat est amer : le fameux melting pot, le creuset américain est un échec. " I have a dream ", s'est écrié Martin Luther King en août 1963... Il est bien loin ce rêve du célèbre pasteur. Jake Lamar, " parisien naturalisé ", n'est pas optimiste en ce qui concerne le devenir des Etats-Unis. Une lueur d'espoir, une faible lueur d'espoir subsiste cependant : tout comme Richard Powers (cf. Le temps où nous chantions, Le cherche midi, 24 euros), l'auteur se pose et nous pose la question... : " Et si le métissage était l'avenir de notre monde ? "...

NB : Egalement paru en France en 2003 : Le caméléon noir, Rivages/noir n° 460, premier livre traduit en français de Jake Lamar. Très bon roman !

" Une voix originale et acide... " (Frédéric de Labretoigne — Bibliothèque Mouffetard-Contrescarpe)

Roque Le Gall

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