Agadamgorodok

Pierre BAILLY, Denis LAPIÈRE

Dupuis, 2003
Collection Aire Libre



Une ville perdue au milieu d'étendues enneigées à perte de vue, des immeubles cubiques et austères dessinant des rues rectilignes que quelques lampadaires étiques ne parviennent pas à éclairer : le décor est planté. Puis un cri dans la nuit, "Non !", un homme qui fuit et appelle au secours tandis que des silhouettes immobiles derrière les fenêtres des appartements soudain se dérobent dans la pénombre. Des coups sourds dans le corps de l'homme à terre, des claquements de portières, les bruits de moteur qui s'éloignent, le silence enfin s'installe et les silhouettes reprennent leur veille derrière les vitres noires... Intervenir, ici, c'est mourir ! C'est du reste ce que pense Jules, un brave gars qui livre du lait - un travail que lui a trouvé son copain Feodor -, mais qu'il ne va pas tarder à perdre, comme tous les autres petits boulots dégottés par Feodor, à cause d'un ange dont il est tombé amoureux... Feodor ne se fâche pas, il a recueilli Jules lorsque à l'âge de sept ans, le père de celui-ci a disparu, définitivement. Nourri et abreuvé de littérature par Feodor qui a eu la bonne idée de sauver une bibliothèque de la destruction à laquelle elle était vouée, Jules a grandi en marge de la société qui le prend pour un rêveur, voire un simple d'esprit. Son monde imaginaire le protège des dangers du monde réel, des bandes mafieuses qui font la loi et de Speracedes, leur chef cruel et fou... Jusqu'à sa rencontre avec l'ange...

Bien construite et maîtrisée, sans mièvrerie ni aucune violence excessive, une très bonne histoire, profondément humaine, mêlant habilement onirisme et réalisme et mettant en scène deux personnages particulièrement attachants, Jules et Feodor, opposés à Speracedes, un criminel despotique, inquiétant, hautain et arrogant, chef de la mafia locale. Denis Lapière a su trouver le ton juste entre la tendresse éprouvée pour Jules, adulte naïf qui demeure un petit garçon perdu dans ses rêves, gavé de littérature par un père adoptif qui tente du mieux qu'il peut de le protéger de la violence ambiante, et l'écoeoeurement provoqué par cette violence omniprésente. Violence du décor débilitant des villes sibériennes sans âme, violence tempérée il est vrai par la solidarité dont font preuve les habitants les uns envers les autres [voir la scène de la pêche sur le lac gelé]... Violence de la misère du peuple des petits boulots dont l'énumération par Feodor rappelle l'inventaire de Prévert (vendeur de pommes de terre, montreur de canards savants, raccommodeur de chaussettes, nettoyeur de WC, déblayeur de neige...)... Violence à l'état pur, dans ce monde en rupture, des mafieux dont les crimes horribles sont rebaptisés de noms poétiques : Brise-glace, les Flambeaux ou les Grands Voyageurs. A la fois tragique et flamboyant, ce récit bouleversant qui bénéficie d'un excellent découpage est également admirablement mis en images. Particulièrement épuré, stylisé et tout en aplats de couleurs, le dessin de Pierre Bailly peut surprendre les amateurs de ligne claire dont la persévérance sera néanmoins récompensée par la lecture d'une très belle histoire, impeccablement narrée, tragique, touchante, bouleversante, profondément humaine et que la mise en images sert avec maestria.

Pas une seule fausse note. Une pure merveille ! Une très belle réussite ! Allez, osons-le : cet album est un véritable chef-d'oe'oeuvre...

MGRB

partager sur facebook :