Le Croquemitaine : 1

Denis-Pierre FILIPPI, Fabrice LEBEAULT

Dupuis, 2004
Premier volet d'un conte fantastique prévu en deux volumes



Deux jeunes garçons, William et Benjamin, et la petite soeoeur de ce dernier, Clotilde, se sont enfuis de leur orphelinat et errent sur les routes à la recherche de la religieuse qui s'était si bien occupée d'eux, les avaient élevés et entourés de sa tendresse avant d'être renvoyée par leur faute. La faim au ventre, ils s'arrêtent à Mensfield pour mendier sur la place du marché de quoi manger et soigner Clotilde, malade et épuisée par leur long voyage. Rejetés par la population, ils sont réduits à voler de quoi nourrir Clotilde, vraiment bien mal en point. Lorsqu'ils découvrent le larcin, les habitants particulièrement agressifs de Mensfield se lancent à leur poursuite et lâchent sur eux leurs chiens. S'en est trop pour la petite fille qui meurt d'épuisement. Son frère Benjamin décide alors de se venger. C'est ainsi qu'ils découvrent que la ville vit dans la peur, que les habitants sont terrorisés par les exactions nocturnes perpétrés par un mystérieux Croquemitaine...

Denis-Pierre Filippi et Fabrice Lebealt revisitent à leur manière le mythe du Croquemitaine, personnage imaginaire issu des contes populaires que les parents invoquent pour faire peur à leurs enfants par trop turbulents. L'intrigue n'est située ni géographiquement ni dans le temps. On pense néanmoins à un pays d'Europe du Nord - la France ou peut-être l'Angleterre - à la fin du XIXe ou au début du XXe siècle. Quoi qu'il en soit, il s'agit là d'un drame planté au coeoeur d'un monde à la fois cruel et tourmenté. Bien ficelé, bien construit et bien mené, le scénario imaginé par Denis-Pierre Filippi est maîtrisé de bout en bout, profond, pétri d'humanité ; il s'appuie sur des flash-back - des doubles planches sans textes ni cases à proprement parler, avec du sépia pour couleur dominante - émouvants voire poignants, subtilement amenés et qui permettent au lecteur de mieux saisir la suite du développement. Il est donc on ne peut plus agréable à lire. Suspense, tension et mystère se taillent la part du lion ; ils émoustillent l'attention, titillent la curiosité et amènent tout un chacun à se poser quelques questions bien légitimes. Pourquoi Mensfield est-elle si bien gardée ? Qui donc est ce Croquemitaine qui impose sa loi par la terreur ? Pour quelle raison Benjamin et William trouvent-ils un soutien dans leur fuite en la personne de Flore, la fille du maire de la ville ?... Des questions qui devraient trouver réponse dans le deuxième tome... Les personnages centraux sont des adolescents sympathiques et attachants dont on suit avec intérêt la cavale et les mésaventures. Mensfield, petite ville apparemment sans histoire, repliée sur elle-même dans un isolement volontairement choisi par des habitants terrifiés par les exactions perpétrées par un monstre que personne n'a encore jamais vu, des habitants qui rejettent violemment tous les étrangers, est fort bien décrite. Côté graphisme, rien à redire non plus : un dessin réaliste, sobre, frisant parfois l'épure, expressif, efficace et très beau ; un trait fin, assuré, sensible ; une mise en page élégante et des couleurs harmonieuses. Pas de doute, Fabrice Lebeault est un dessinateur et un coloriste talentueux qui, pour l'occasion, a fourni un travail de grande qualité - il a aussi opté pour un style graphique différent de celui d'"Horologiom" [5 tomes, ed. Delcourt, coll. Terres de Légendes] mais bien adapté au récit - pour retranscrire en images l'histoire imaginée par son complice. Il excelle notamment dans le traitement des décors, dans le jeu subtil des ombres et des lumières et dans la manière de rendre palpable l'atmosphère fantastique, lourde et angoissante, dans laquelle baigne le drame. Résultat : on en prend plein les mirettes !

C'est très réussi ! Un conte sombre, sensible et émouvant dont on attend la conclusion avec impatience.

MGRB

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