La Couronne du berger

Terry PRATCHETT

L'Atalante, 2016
Le dernier roman du Disque-Monde, traduit de l'anglais (Royaume-Uni) par Patrick Couton



Très chère Tiphaine Patraque,

Permets-moi tout d'abord de vous remercier vivement, toi et ton papa - paix à son âme - de ces nouvelles que je n'espérais plus. Tu vois, quand nous avons appris qu'il était malade, nous avions tous le sentiment que ses histoires jetées au vent et rattrapées fébrilement par les collectionneurs de lubies écrites que nous sommes étaient comptées, et nous avons accueilli chacune de celles qui nous sont parvenues avec gratitude (pour ceux qui veulent savoir de quoi je parle, c'est chroniqué sur le site). Je m'étais pour ma part résignée à te laisser grandir loin, hors de ma vue. Et puis voilà que tu reviens pour ton grand final, sur ton Causse natal. Ce qui t'arrive est sombre et lumineux à la fois, et sonne comme un véritable au revoir.

Ainsi, mémé Ciredutemps nous a quittés ? Comment emprunter les pas de ce mentor hors du commun ? Il n'y avait que toi pour lui succéder en tous cas ! C'est bien qu'elle ait eu le temps de t'y préparer un peu. Mais bon, perfectionniste comme tu es, tu as bien du mal à t'y faire au début, comme tu le dis si bien. Ces chaussures sont trop grandes, tu le sens. Elles laissent passer l'air, elles ne sont pas faites pour tes pieds, ou bien ce sont eux qui ne leur vont pas. Et en plus, tu ne peux vraiment pas te permettre de négliger tes ouailles habituelles, alors entre Lancre et le Causse, tu finis par passer autant de temps sur ton balai que dans ta chaumière.

La gageure était compliquée. Et puis tu es si cabocharde aussi ! Demander de l'aide, ça arrive à tout le monde, il fallait juste te convaincre que tu n'avouais aucun échec. Sacrée Tiphaine, tu m'as bien surprise quand même avec ton idée de t'adjoindre un garçon noble et désargenté accompagné d'un bouc. Très moderne et pour autant très conforme à la tradition, pour une sorcière tout ce qu'il y a de plus traditionnellement éduquée à ne pas utiliser de magie ! Mais bon, il a du talent ce garçon "tisseur de calme", alors tu aurais tort de ne pas t'en servir.

Quand j'y pense, que de chemin parcouru depuis que tu assommais les croquemitaines à coup de poêle à frire. Tu vois, les gens qui ont cru en toi avaient raison sur toute la ligne ! Tes parents, mémé Patraque, la kelda des Feegles et les autres, tu leur fais honneur. Non seulement tu finis par trouver ta voie, dans ton pays-sous-la vague, mais tu arrives à maintenir les vieilles alliances et même à en créer de nouvelles contre les nobliaux, ennemis millénaires de l'humanité (et des autres aussi, ce ne sont pas les gobelins qui vont me contredire à ce sujet). Certains ont pu croire un peu que le départ d'Esméralda Ciredutemps sonnait le tocsin du retour aux âges sombres, mais tu es là. Tu veilles. Jamais tant que tu seras à ton poste les tourmenteurs n'auront la voie libre. Quelle merveilleuse sorcière tu es devenue...

Il est temps de te dire au revoir à mon tour, Tiphaine Patraque. Ton père spirituel te laisse au seul poste que tu aies jamais convoité sans jamais oser te l'avouer, et nous abandonne à notre sort, pour chercher d'autres conteurs de lubies. Nous sommes dans l'entre-deux, un peu tristes et un peu gais à la fois. Il va nous manquer, et nous reviendrons de temps en temps voir où tu en es, entre moutons, correspondance amoureuse un peu guindée avec ton cher-et-tendre et têtologie.

Bon courage à toi, la place de tes livres sur nos étagères n'a plus besoin de rallonge à présent.

Marion Godefroid-Richert

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