En pleine ombre

Warren ELLIS, Jason HOWARD

Urban Comics, 2015
Trees, T. 1, traduit de l'anglais (Etats-Unis) par Alex Nikolavitch



Warren Ellis. Warren. Fucking. Ellis. Le père de Hellblazer, Scars, Transmetropolitan, Planetary et la grande parade parodique et anti-héroïque The Authority, pour ne citer que ceux-là. Warren fucking Ellis, héritier direct du grand Moore, et grand ambassadeur de Wildstorm. A ce stade de la chronique, vous avez sans doute deviné que votre serviteur est un grand admirateur du conteur d'histoires anglais. Sachez d'emblée que l'annonce de cette sortie fut un beau moment d'excitation, qui plus est pour une histoire d'extraterrestres monumentaux.

Voilà le tableau : Il y a dix ans, de gigantesques colonnes sont descendues de l'espace et se sont posées aux quatre coins de la Terre. Dès lors, ces colosses noirs n'ont plus donné aucun signe de vie. Aucune communication, aucun acte d'agression. Un silence assourdissant. Très vite assimilés à des arbres, les piliers célestes sont enracinés et forment une forêt mondiale dépourvue de canopée. Autour des "troncs" se forment des colonies, comme un doigt dans une boîte de Petri. Mais peu importe le regard que nous portons sur notre nombril au centre de l'univers, ces extraterrestres ne semblent pas se soucier ni même se rendre compte qu'il existe de la vie intelligente à leur pied.  Les fougères spatiales exercent une pression permanente sur la planète, ont métamorphosé la société et modifié substantiellement le climat. Tandis que certains se questionnent sur la raison de leur présence, d'autres profitent du chaos rampant. Toutes les antennes vers le ciel sont braquées.

On retrouve un Warren qui laisse de côté le gore et le provocateur  pour une étude exobio-sociologique. Réduisant intelligemment l'humanité à une colonie de bactérie grouillant autour d'un organisme indifférent, l'Anglais échafaude un concept vertigineux sur la place de l'humain dans l'Univers, surmonté d'une réflexion sur l'infiniment grand et l'infiniment petit. Ce tome est clairement un épisode introductif pour planter le décor. L'arborescence de l'intrigue perce, un peu tardivement peut-être, à travers les dernières pages de cet opus.

Mais le scénario ne serait rien sans le trait dynamique et félin de Jason Howard, récemment aux commandes de Superior Spiderman. Les arbres extraterrestres géants, ça fait pas peur à Jason. Parce que la démesure, Jason, ça le connaît. Ouais. Co-auteur et artiste sur Super Dinosaur, M. Howard est passé maître dans l'art délicat du Tyranosaure super soldat génétiquement modifié en exo-squelette prêt à défoncer tout ce qui bouge. Voilà. Donc c'est pas deux feuilles et trois bourgeons, même cosmiques, qui vont lui faire peur. Tout comme Warren Ellis, Howard laisse de côté ses habitudes pour s'aventurer dans un registre relativement inédit au bout de son stylet. En effet loin du cartoonesque dino ou de l'académique homme araignée, Trees bénéficie d'angles de vue torturés et de lignes très fines. Les personnages semblent flotter dans l'espace tant ils sont gracieux et agiles. Le tour de force est ici de parvenir à coller un vertige réel face à l'immensité des arbres de l'espace. L'aspect organique est parfaitement rendu, en particulier dans les milieux les plus déserts et inhospitaliers.

Saluons cette histoire originale et accrocheuse, dont on espère vraiment que la suite saura lui donner un terreau fertile propice à sa croissance. Pour finir, en adoptant une focale d'un niveau encore supérieur, on peut se faire un noeud au bulbe (rachidien) et réfléchir à ceci : l'auteur nous propulse dans un monde où les arbres sont déjà présents depuis dix ans. Ainsi, nous, observateurs omniscients, témoins silencieux d'un récit couché sur papier, sommes perchés loin au dessus de la cime, ce qui nous renvoie à notre condition de spectateur tout puissant sur la vie ou la mort d'une oeuvre de fiction. Dingue.

Alain

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