AquaTM

Jean-Marc LIGNY

L'Atalante, 2006



Dans un futur proche (2030), les activités humaines ont suffisamment déréglé le climat planétaire pour que les catastrophes écologiques s'enchaînent. Raz-de-marée, tornades, tempêtes, inexorable montée des océans et fonte des glaces polaires, désertification du continent africain, etc. La race humaine vit en sursis dans un monde en pleine déliquescence.

Certains nantis çà et là tentent de pérenniser leur mode de vie obsolète en se regroupant dans des enclaves surprotégées, suréquipées et d'un luxe futile. Le gros de la population mondiale végète quant à lui dans des agglomérations de taille variable, selon des modèles branlants qui ne sont plus adaptés aux bouleversements apportés aux écosystèmes mourants. Bien sûr, une petite fraction de hors-la-loi en tous genres pillent et rapinent les miettes de la périphérie des cités occidentales. Les populations autochtones s'en sortent parfois un peu mieux, en réadaptant les recettes ancestrales et en repoussant le consumérisme délétère du capitalisme.

Les puissantes multinationales d'antan qui avaient bâti leur fortune et leur mainmise sur les marchés financiers en se basant sur les pétrodollars ont coulé ou se sont reconverties dans les énergies renouvelables. Ce qui attise leur cupidité maintenant c'est l'eau... La denrée irremplaçable à la survie du genre humain et de toute la planète.

Justement, une nappe phréatique est découverte sous les pieds du peuple du Burkina-Faso, le "pays des hommes intègres". Les loups aiguisent leurs crocs : quelle aubaine ! Une réserve exploitable à peine défendue par une armée étique et une population qui se meurt. C'est sans compter sur la détermination de la présidente Fatoumata Diallo Konate. En faisant appel à une ONG pour l'aider à démarrer le forage qui permettra de sauver ce qui reste de son peuple, la digne femme sera secondée malgré elle par sa mère, grand prêtresse bangré. Les pouvoirs occultes de cette dernière ne seront pas de trop pour bouter l'ennemi hors de la place.

Premier volet d'une trilogie très noire d'anticipation catastrophiste, Aqua TM colle le frisson au lecteur un peu averti des dangers de ce siècle. Quant au doux rêveur qui prendrait les hypothèses de départ de l'auteur pour des affabulations pessimistes, il ne manquera pas d'être séduit par le style fluide et acéré à la fois, et par le soin apporté aux personnages et à l'intrigue.

Au départ il faut un peu s'accrocher tant le découpage des premiers chapitres, rapide, avec des actions "coup de poing" et des personnages chocs tisse une trame complexe. Mais ce découpage très cinématographique sert le propos et permet d'instaurer un rythme captivant d'emblée. Le premier tiers du livre sert à mettre en place les personnages forts et le noeud de l'intrigue, le reste du récit permettant de développer plusieurs aspects et beaucoup de péripéties. On s'attache à quelques personnages principaux, en particulier au couple improbable des deux occidentaux envoyés par l'ONG pour forer au Burkina. La française (Laurie) et le néerlandais (Rudy) sont liés par leur mission, et par très peu d'autres choses. L'auteur nous épargne la romance à deux sous qui aurait pu découler de leur antagonisme. Ce dernier est très stimulant et instaure une analyse piquante sur deux conceptions différentes de l'aide humanitaire, dépourvue de tout angélisme. On peut reconnaître une perception assez juste de ce qui pousse certains occidentaux à s'y jeter corps et âme : générosité, humanisme, certes. Mais aussi opportunisme, recherche de sens dans une existence auto-centrée, et également séquelles d'une société judéo-chrétienne ayant mal digéré son passé colonialiste. Sur ce sujet notamment, un beau malentendu émaille la scène où les deux humanitaires arrivent au Burkina et sont reçus par une délégation d'officiels incluant la présidente. Rudy et Laurie mettent un temps avant de comprendre que les efforts faits pour les accueillir ne sont pas le fruit de la corruption endémique des élites africaines (même si cette dernière est une réalité). Ce petit coup de griffe de l'auteur est bienvenu, tant il est vrai qu'il ne présente pas ses personnages comme des héros mais bien des êtres humains, ambigus, faillibles, plausibles en somme.

Un des autres aspects très plaisants que l'auteur sait développer avec bonheur est la partie occulte de l'histoire. D'un côté, on a les deux Burkinabés qui évoluent dans le monde mystérieux de la sorcellerie. Très documentées, et épiçant le récit de manière agréable, les descriptions des rites et de la philosophie qui sous-tendent le bangré sont fascinants. De l'autre, symétriquement et ironiquement érigé en miroir déformant, un diable très occidental (le rejeton malformé d'un clonage humain raté) a été inventé par l'écrivain, qui se permet là avec un humour grinçant de donner son avis à peine déguisé sur tout ce que la science fait autour de la procréation. La lutte qui s'instaure entre la prêtresse et l'antéchrist de pacotille est bien vue et mène à un dénouement savoureux.

Enfin, vous l'aurez compris, ce thriller SF très noir d'anticipation vaut le détour. Affaire à suivre puisque deux autres livres composent la trilogie.

Marion Godefroid-Richert

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