Le tueur se meurt

James SALLIS

Rivages, 2015
Traduit de l'Anglais (Etats-Unis) par Christophe Mercier et Jeanne Guyon



Chrétien arrive au soir de sa vie dans un sale état. Terrassé par un cancer, comme son père. Pour lui qui a survécu à l 'enfer du Vietnam et à plusieurs décennies de contrats en tant qu'assassin, devoir tirer sa révérence à cause de quelques cellules emballées signe une déchéance autant morale que physique. Ne lui reste qu'une fierté professionnelle toute relative. Las ! Son probable dernier engagement échoue de manière étrange autant que piètre : quelqu'un a tenté d'éliminer sa victime et a raté son coup. Dès lors, Chrétien tente de pister le responsable de cet échec. Il ne peut se résoudre à partir en laissant derrière lui un engagement aussi mal tenu ?

James Sallis signe avec ce roman un one-shot dans la droite lignée de sa précédente bibliographie. Pour lui qui est également un amateur d' intrigues poisseuses autour d'ermites perdus dans le fin fond des brousses nord-américaines (sa série autour de l'ex-flic Turner entre autres, chroniquée sur le site), faire errer ses personnages principaux dans une jungle urbaine voire suburbaine est un exercice voisin et récurrent (il est également l'auteur de Drive et Driven, deux polars autour d'un conducteur sans nom pilote de casse, également chroniqués). Ici plusieurs solitudes se croisent : le tueur à gages, qui a depuis longtemps abdiqué tout droit au bonheur ; le flic dont la femme s'éloigne pour agoniser à l'hôpital dans un service de soins palliatifs ; et enfin l'enfant abandonné par ses parents qui survit en se cachant des adultes qui l'entourent, auxquels il ne peut faire confiance. Tout le sel du récit réside, comme d'habitude avec James Sallis, dans une atmosphère soignée et d'une remarquable tension mélancolique. Une petite coloration fantastique est donnée par les communications oniriques entre le tueur et l'enfant, et les communications désincarnées et elliptiques entre le tueur et le flic. L'auteur sait comme personne élaborer un contexte psychologique fouillé autour de ses créatures, pour mieux l'éluder ensuite, le laisser en filigrane pour permettre à l'intrigue de se dérouler sans s'alourdir. Ici les ressorts dramatiques ne prétendent pas à l'originalité. Tout le livre ne sert en fait qu'à faire se rencontrer ou se côtoyer des esseulés désenchantés, chers au coeur de l'auteur qui en fait la chair de ses écritures. Pour traduire en images ce qu'on ressent à la lecture, il y a une comparaison qui vient à l'esprit, le film de Michael Mann, Collatéral. On retrouve la même impression d'errance organisée, de voyage intérieur au rythme de la route américaine, large et déserte, semblant sans fin. Bien sûr on pense aussi à l'adaptation que Nicolas Winding Refn a faite de son roman Drive, avec les mêmes quartiers déshumanisés, la même indifférence envers les marginaux et la faune urbaine. En bref, si vous aimez la "nostalgie" sur fond de jazz/bourbon, ce roman est fait pour vous.

Marion Godefroid-Richert

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