Scène de crime virtuelle

Peter MAY

Rouergue, 2013
Traduit de l'anglais (Royaume-Uni) par Jean-René Dastugue



C'est l'histoire de Michael, qui a perdu sa riche épouse il y a six mois d'un cancer foudroyant. Il la pleure dans leur immense et dispendieuse villa qui surplombe la plage de Newport Beach. Hélas, elle lui a laissé de grosses dettes en plus d'un immense chagrin et c'est le coeur lourd que le jeune homme a dû reprendre son ancien travail, photographe pour la police scientifique californienne. Le premier crime sur lequel il est envoyé est étrange : un comptable, transpercé de trois balles. Pas de preuve concrète, une vie rangée ? Puis un deuxième meurtre : une jeune femme très riche, retrouvée elle aussi à son domicile transpercée par des balles sans rien pour l'expliquer. Finalement un point commun finit par relier ces deux morts, ténu mais intrigant : ils jouaient tous les deux à Second Life, un jeu en réseau de simulation réaliste disponible sur internet. Un univers parallèle, factice et terriblement addictif qui permet à tout citoyen de s'inventer une autre personnalité, une autre vie. Pour Michael qui a perdu tout goût à l'existence depuis la mort de sa bien-aimée, c'est tout à coup une échappatoire, une chance de guérir qui s'offre. Et le début d'une enquête hors des sentiers battus. Le danger se profile bientôt, bien réel malgré la virtualité de l'expérience. Trois millions de dollars atterrissent par erreur sur le compte virtuel de son avatar, Chas Chesnokov. La tentation est trop grande de corriger ses déboires financiers, et voilà Michael pris tout à coup dans la ligne de mire du pire adversaire qui soit : la Mafia. La course contre la montre commence : vingt-quatre heures pour trouver d'où vient l'erreur, rembourser l'argent, résoudre le mystère des crimes ? Quel retour en fanfare parmi les vivants !

On avait laissé Peter May sur la clôture de sa trilogie de Lewis dans un univers sombre et magnétique, celui d' une communauté insulaire codifiée où les personnages de son théâtre personnel avaient à digérer un passé lourd et des secrets traumatiques. On le retrouve ici dans une oeuvre aux antipodes de ce registre dramatique dans une fiction très actuelle, très ancrée dans le présent. Son personnage principal est encore un parangon de héros romantique, tourmenté et en deuil, poursuivi par le regret de son amour perdu. Son immersion dans le jeu représentant une bouée de sauvetage qui lui évite d'avoir à se colleter avec la réalité, ça c'est nouveau. Cet exercice de style de l'auteur ressemble à la lecture à un plaisant essai, mais guère inspiré. Autant j'ai pu être conquise par L'Île des chasseurs d'oiseaux (voir la chronique ici), autant j'ai été un peu surprise de voir ce que donnait cette bonne idée de départ, que Peter May semble ne pas avoir su faire se développer (pas assez à mon goût). On reste sur des idées assez bateau : dissimulation derrière des masques, finalement aussi révélateurs qu'un vrai visage. Articulation des rapports virtuels autour de la transgression et surtout du sexe. Héros finalement assez peu creusé. Ce qui m'a amusée : la défunte épouse, de dix ans son aînée. L'alliée occasionnelle pour laquelle il craque : une veuve du double de son âge ! L'écrivain aurait pu pousser la métaphore et donner une vraie profondeur à ces conquêtes très colorées oedipiennes, mais il s'arrête au seuil de l'interprétation et laisse son enquêteur se dépatouiller avec son entourage (quasi exclusivement féminin, l'entourage : "une" agent immobilier, une psy, une bonne copine-moche-mais-sympa). En bref, une lecture agréable, car quand même l'auteur a du talent, mais pas plus, car pas au mieux de sa forme. Ca ne m'empêchera pas de lui donner sa chance pour le prochain ouvrage.

Marion Godefroid-Richert

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