Dernier Train pour Ouessant

Yvon COQUIL

La Gidouille, 2014
Les Nouvelles Enquêtes de Léo Tanguy, T. 16



"On ne tue pas un flic pour des bricoles, il faut une raison sérieuse." (p. 197)

"Les oiseaux se crashent pour mourir : Brest victime des chutes de goélands." (p. 62)

Disparu ! Il avait totalement disparu ! Or, normalement, "un rouquin bedonnant avec casquette ringarde" et qui circule dans un Combi Volkswagen ne passe pas inaperçu. D'autant plus que la déco dudit Combi, "chameaux, tournesols, hippies à poil," est loin d'être discrète. Eh oui ! Depuis de longs mois, on était sans nouvelles du cyber-journaliste Léo Tanguy. Si l'on en croit Thierry Charpentier (lui aussi journaliste, au Télégramme), Léo-Alistair Tanguy, grand gaillard "futé, buté et ancré dans son terroir", a été conçu en novembre 2006, lors de "La Fureur du Noir", le salon incontournable du polar de Lamballe. L'un de ses "papas", le grand Gérard Alle a déclaré à Thierry Charpentier : "Nous sirotions une bonne bouteille, José-Louis Bocquet, Sylvie Rouch, Denis Flageul et moi. L'idée est venue de nous approprier le concept du polar régional qui fonctionne à l'identification des lieux, en l'ancrant dans les problèmes sociaux de la société bretonne". Quinze enquêtes du cyber-journaliste ont alors suivi, éditées par Coop-Breizh, pour le plus grand plaisir des lecteurs. C'est Gérard Alle qui rédigera la première - très bonne - enquête, celle qui "donnera le ton" : Les jeunes tiennent pas la marée. Après le quinzième roman, Coop-Breizh renoncera et ce n'est que récemment que la Gidouille décidera de reprendre le flambeau et de faire paraître "Les nouvelles enquêtes de Léo Tanguy", avec toujours Gérard Alle comme directeur de la collection...

Brest : Bientôt va être donné le départ des régates de l'International Global Race, mais ce n'est pas la raison de la visite de Léo Tanguy dans la Cité du Ponant. Il est venu rendre un dernier hommage à son ami Polo, lieutenant de police. Le corps de ce flic atypique, vaguement gauchiste et qui était loin de faire l'unanimité parmi ses collègues, a été repêché dans le deuxième bassin du port de commerce. Polo a été assommé puis précipité à l'eau.

Que faisait donc Polo au port de commerce ! Son meurtre peut-il être relié à une quelconque affaire en cours ?... C'est ce que va s'efforcer de découvrir le cyber-journaliste, tandis que certains collègues de Polo, chargés de l'enquête officielle, ne semblent faire montre d'un zèle démesuré... Léo Tanguy va croiser des personnes "étonnantes" (certaines "amicales" et d'un grand secours, d'autres très "hostiles") lors de ses recherches et de ses nombreuses pérégrinations dans une ville en proie aux luttes sociales...

Une dernière chose : ce n'est plus la pluie qui tombe sur Brest, mais des... goélands ! "Une sorte de crachin aviaire"...

J'avais beaucoup aimé Black Poher et Docks, les deux premiers romans d'Yvon Coquil. En termes de patinage sur glace, on aurait dit qu'il avait réussi les "figures libres". Oui, mais avec ce troisième roman, comment allait-il se comporter dans l'exercice souvent périlleux des "figures imposées" ? En effet, écrire un Léo Tanguy (tout comme écrire un Poulpe) tient des "figures imposées". Il existe des contraintes, une sorte de cahier des charges... Chaque auteur doit s'y conformer... Et puis, succéder à Gérard Alle, Sylvie Rouch, Denis Flageul, Thierry Daubrège, Jean-Bernard Pouy... n'est certainement pas chose facile.

Je n'ai pas lu toutes les enquêtes de Léo Tanguy (une dizaine seulement, mais toujours avec un grand plaisir) et j'ai également éprouvé un grand plaisir à la lecture de cette nouvelle enquête du cyber-journaliste.

Intrigue solide qui se déroule pour l'essentiel à Brest même. Yvon Coquil "promène" son journaliste tout comme il "promène" son lecteur dans une ville qu'il connaît parfaitement et qu'il aime beaucoup apparemment, ce qui fait que Brest devient "un personnage" important du récit... Dialogues percutants, souvent "à la Audiard", un Audiard breton s'entend... De nombreuses citations, souvent belles et profondes... Utilisation du breton et du parler brestois ("bressôa")... Multiples "clins d'oeil" et "private jokes", comme disent les Anglais. Et beaucoup, beaucoup d'humour, noir parfois...

Attention ! "L'ancien des chantiers navals" n'a pas écrit qu'un roman drôle et amusant. Dernier Train pour Ouessant est également un roman noir social, un "polar prolétarien". Il y est question de luttes sociales et de misère sociale, d'exploitation des ouvriers par des employeurs peu scrupuleux. Le message est transmis par certains des personnages du roman, "les belles rencontres" faites par Léo Tanguy au cours de son enquête : Zef et Noé, un couple "superbe"... "Les Marmoused", ouvriers échafaudeurs... Je ne citerai qu'un autre personnage, Pierrot "Le Fléau" (on ne peut tous les citer) qui, lui, ne transmet pas de message... Quoique...

Laissons la conclusion à Gérard Alle qui avait déclaré à Thierry Charpentier, lors de la sortie du premier Léo Tanguy : "L'idée est de faire de la littérature populaire de qualité. Ce n'est pas parce qu'on fait du polar régional qu'on doit être nul !"

Contrat rempli pour Yvon Coquil !

Roque Le Gall

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