Maître de la matière

Andreas ESCHBACH

L'Atalante, 2013
Traduit de l'allemand par Pascale Hervieux



Comment faire pour supprimer une partie des malheurs de l'humanité, à savoir la pauvreté et les frustrations qu'engendre le clivage entre les gens et les peuples en fonction de leurs possessions ? La réponse vient à Hiroshi Kato, petit Japonais de dix ans élevé par sa seule mère, un jour qu'il fait de la balançoire avec son amie Charlotte. Belle dans sa naïveté : il "suffirait" de concevoir des robots suffisamment intelligents pour se dupliquer eux-mêmes et qui seraient capables de tout faire. C'est tellement simple ! Comment se fait-il que personne n'y ait pensé avant lui ? Hiroshi est très intelligent, et un peu isolé. Ce qui serait resté à l'état de douce rêverie chez une majorité d'enfants devient le fil conducteur de son existence, avec son amour pour la douce et mystérieuse Charlotte. Cette jolie demoiselle archi-douée pour les langues est dotée d'une capacité étrange à percevoir les émotions des humains qui ont fabriqué et/ou possédé un objet rien qu'en le touchant. Au fil de plusieurs décennies ces deux personnages un peu à part vont se suivre, se retrouver et se perdre au fil d'une affection indéfectible mais qui n'aboutira jamais à la vie à deux. Ils resteront séparés par le grand oeuvre d'Hiroshi et les errances de Charlotte, qui mettra très longtemps à se trouver, et ce aux portes de la mort.

Hiroshi réalisera très vite, une fois parvenu à l'âge adulte et à un niveau de connaissances suffisant, que son rêve est comme toute les grandes visions : réalisable si on cesse de se poser les mauvaises questions, ambitieux et fou, génial et effrayant, mais soumis à tout un tas de contingences matérielles. Au point mort, car très en avance de par la théorie sur les capacités techniques de notre jeune humanité, le jeune savant va se retrouver relancé de manière inattendue, grâce à Charlotte et à une mésaventure qui lui arrive sur une île inhospitalière arctique. A partir de là, tout va basculer. L'impossible va devenir possible, et le rêve prend des allures de cauchemar...

Ici, à MGRB, on aime Andreas Eschbach. Ne serait-ce que parce qu'il a été suffisamment envoûté par la Bretagne, ses habitants têtus et son crachin mythique pour y élire domicile ! N'y voyez pas l'effet d'une absurde fierté régionale, elle n'expliquerait pas notre engouement pour les écrits de l'individu (mais quand même ça prouve son bon goût). L'inspiration qui lui vient depuis plusieurs années maintenant en buvant du cidre au spectacle des tempêtes qui agitent le rail d'Ouessant est des plus fécondes. J'ai adoré ce thriller scientifique, toujours aussi bien écrit et aussi bien documenté qu'à l'accoutumée. Un certain nombre des hypothèses de l'auteur sont en effet issues de travaux très pointus et il est plaisant de voir quelles formes elles prennent sous la manipulation d'un authentique esprit curieux et malin, qui se plaît à soulever plusieurs lièvres. La remise en question de fond en comble de nos modèles capitalistes ; la résistance qu'opposeraient les multinationales, les gouvernements, les nantis face à ce bouleversement qui mettrait un terme à leur existence ; notre terrible capacité à transformer une belle idée ou une théorie généreuse en arme de destruction massive. Ce qui rend plaisante l'histoire c'est également l'épaisseur des deux personnages principaux qui sont de véritables êtres humains, qui se ratent ou se réussissent avec le même allant, s'aiment, se fourvoient et vieillissent de conserve. Ne nous y trompons pas cependant, l'objet n'est pas un avatar de roman à l'eau de rose vaguement saupoudré de SF mais un bel et bon récit qui parle de tout ce qui peut nous préoccuper, du recyclage du plastique à la culture du paraître en passant par la paléoanthropologie (oui oui, tout ça) et il est difficile de s'arrêter quand on l'a commencé. Ne vous laissez pas effrayer non plus par son épaisseur, c'est un ouvrage unique et les quelque six cents pages filent sous les yeux à la vitesse d'un grain de pop corn éclatant dans l'huile brûlante. Du page-turner, ou je ne m'y connais pas !

Marion Godefroid-Richert

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